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Politique

12 juin 2008

Leçons étrangères

    Un an après la double victoire présidentielle et législative de Nicolas Sarkozy, la droite et la gauche françaises sont frappées d’hésitations. Faut-il creuser le sillon de la « rupture libérale » ou tenter de renouer avec les charmes du populisme, s’interroge à mi-mots la première ? Côté socialiste, on se demande s’il convient de s’engager dans un aggiornamento liquidant le socialisme traditionnel ou au contraire en revenir aux fondamentaux de la pensée de gauche.

    Comme il est naturel, le débat est plus vif dans le camp défait lors de la dernière grande joute électorale. C’est un vieille histoire : après chaque défaite, la gauche se divise entre ceux qui pensent qu’elle a perdu parce qu’elle était trop modérée et ceux qui estiment qu’elle ne l’était pas assez. La dispute renvoie à une question classique de science politique : une victoire électorale se gagne-t-elle au centre ou bien en mobilisant son propre camp ?

    La controverse risque de durer très longtemps tant il est vrai que l’on peut évoquer des précédents historiques à l’appui des deux thèses. Pour s’en tenir à quelques exemples présidentiels français, Nicolas Sarkozy (2008) et Georges Pompidou (1969) ont gagné « à droite ». Mais Jacques Chirac (1995) et Valéry Giscard d’Estaing (1974) l’ont emporté par le « centre ».

    En réalité, la problématique est mal posée en ces termes binaires. La véritable martingale électorale est plus subtile. Le camp vainqueur est généralement celui qui rassemble le mieux ses partisans tout en bousculant les clivages partisans. Les deux objectifs sont moins contradictoires qu’on ne pourrait le penser. L’essentiel réside dans la capacité d’attraction d’une orientation politique répondant aux grands défis de l’heure. D’où une force d’entraînement qui lui permet de séduire un vaste éventail d’électeurs tout en étant située clairement dans le champ idéologique.

    A l’étranger, deux élections récentes et un scrutin à venir illustrent ce propos. Les dernières élections législatives en Espagne et en Italie se sont soldées par des résultats contrastés. Sortante dans les deux cas, la gauche a gagné en Espagne en mars mais perdu en Italie en avril.

    Sa défaite italienne est révélatrice des limites d’une stratégie obsessionnellement tournée vers le centre. Conduit par Walter Veltroni, le nouveau Parti démocrate, qui rassemble de lointains héritiers du communisme et de la démocratie-chrétienne, a rompu avec toute forme d’identité de gauche. Le flou de son programme, de ses soutiens et de ses références n’avait d’égal que sa détermination à couper les ponts avec la gauche radicale. Le résultat fut un échec sur fond de campagne morose et de participation en baisse. De quoi alimenter la réflexion, de ce côté-ci des Alpes, de Ségolène Royal et Bertrand Delanoë qui avaient un peu imprudemment pris en modèle la gauche italienne.

    Inversement, Silvio Berlusconi a gagné en donnant une forme plus modérée et responsable à une ligne de droite restée ferme tout en intégrant les contraintes de l’époque (lutte contre les déficits). Son alliance avec la Ligue du Nord lui a permis de marquer des points dans les classes populaires.

    Contrairement à son homologue italienne, la gauche espagnole a assumé son bilan. Il est vrai que celui de José Luis Zapatero, candidat heureux à sa propre succession, était plus reluisant que celui de Romano Prodi. Le leader du PSOE pouvait se flatter d’avoir poursuivi l’œuvre historique de modernisation de son pays (réformes sociétales sur le divorce ou l’homosexualité, autonomies, politique économique d’inspiration libérale). Zapatero incarnait une gauche ouverte tandis que son adversaire de droite, Mariano Rajoy, a payé le prix de son sectarisme. Son opposition caricaturale ne lui a pas permis de convaincre au-delà de son propre camp.

    Le phénomène Obama démontre également qu’il est possible de concilier dynamisme et ouverture. S’il décroche l’investiture démocrate, le sénateur de l’Illinois sera le candidat de ce parti le plus à gauche depuis le malheur George McGovern (1972). Chantre du changement, Barack Obama est incontestablement plus libre par rapport à l’establishment et aux lobbies que sa rivale Hillary Clinton. Simultanément, il défend parfois de positions plus modérées qu’elle, comme sur la couverture maladie. Surtout, Obama doit une grande partie de son succès à sa capacité à transcender les frontières partisanes. Réactivant le rêve américain, le candidat noir s’efforce aussi de dépasser les clivages sociologiques.

    Hillary Clinton est autrement plus marquée politiquement que son concurrent démocrate. Voilà qui la handicaperait contre John McCain, qui mène une pré-campagne très à droite, mais demeure un républicain atypique capable de surprendre. Quand on sait clairement où l’on va, on peut se permettre d’être souple dans la démarche. Qu’on se le dise aussi chez les socialistes français.

Article publié dans  Enjeux-Les Echos de juin 2008 (et rédigé fin avril !).

26 mai 2008

Changement de file

    C'est un truc à savoir. Pour attirer l'attention d'un monde médiatique blasé et cynique, rien de tel qu'une petite transgression. Si vous êtes de gauche, faites un clin d'oeil à droite. Dans le cas contraire, faites l'inverse. A cet égard, l'opération "libéral ET socialiste" lancée par Bertrand Delanoë est un succès éclatant. Voici le maire de Paris, hier encore lesté d'une peu flatteuse réputation de classicisme jospinien, hissé subitement aux avant-postes de la modernité socialiste...

    Pour peu qu'on le lise, le propos de Delanoë n'est pourtant pas d'une folle audace idéologique. L'aspirant caché à l'Elysée récuse, comme ses petits camarades, l'infâmante étiquette "libéral-socialiste". Son adhésion au libéralisme semble se limiter à un amour des libertés partagé jusqu'à la gauche du PS, hormis peut-être Jean-Luc Mélenchon dans ses bouffées d'admiration pour Hugo Chavez ou le régime chinois. Et si Delanoë célèbre un "humanisme libéral" qui laisserait toute sa place à la "compétition" et à la "concurrence", il définit toujours la gauche comme "le parti de l'impôt" et même "le parti des fonctionnaires".  Affirmant que l'heure de la "synthèse" est révolue au sein d'un PS qu'il souhaite bizarrement composé de "managers",  le maire de la capitale laisse cependant percer son projet stratégique de mise en minorité de l'aile gauche du parti.

     Tacticienne aussi véloce qu'elle est piètre stratège, Ségolène Royal a sauté sur l'occasion. La présidente de Poitou Charentes change brutalement de file pour tenter de doubler Delanoë sur sa gauche. Se découvrant une exigence de cohérence théorique qu'on ne lui connaissait guère, elle assène qu'il est "totalement incompatible" de se déclarer simultanément "libéral et socialiste". Un jugement surprenant de la part d'une ancienne candidate qui imaginait pouvoir dessiner une majorité allant des amis de François Bayrou à ceux d'Olivier Besancenot. Naturellement, Royal trahit ses préoccupations politiciennes lorsqu'elle dit récuser le mot "libéralisme" au simple motif qu'il est "le mot de nos adversaires politiques".

    L'affrontement précipité Delanoë-Royal débute ainsi par un faux débat assez caricatural. C'est d'autant plus dommage que le rapport au libéralisme de la gauche est un vrai sujet de discussion. Dans un livre écrit en 2002 ("Sortir la gauche du coma"), j'avais défendu l'idée qu'elle devait cesser de se définir bêtement comme antilibérale et oser réinventer une critique du capitalisme contemporain compatible avec une reconnaissance pleine et entière de l'économie de marché. Une ambition encore plus urgente aujourd'hui que ce système est aux prises avec de sérieuses difficultés. Dans sa dernière chronique, le journaliste économique de tempérament libéral Eric Le Boucher pointe excellemment les limites d'un socialisme naïvement "moral" et invite ces "cossards" de socialistes au travail. Il serait fort aventureux de s'en remettre, pour ce faire, au couple Delanoë-Royal. 

19 mai 2008

Paradoxes socialistes

    La géographie socialiste est parfois paradoxale. Ségolène Royal et Bertrand Delanoë sont d'accord sur l'essentiel mais ils sont devenus des adversaires irréductibles. Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius sont en désaccord sur l'essentiel mais ils sont devenus des alliés potentiels. Tout ceci est cependant d'une logique imparable. La présidence de Poitou-Charentes et le maire de Paris n'ont pas exactement la même idée sur l'identité du futur candidat à l'élection présidentielle. Accessoirement, mais ce n'est pas non plus négligeable, leur manière de faire de la politique les distingue nettement. Symétriquement, l'attelage baroque des "reconstructeurs" - sainte alliance de strauss-kahniens et de fabiusiens - vise à peser sur l'affrontement Delanoë-Royal à défaut de pouvoir l'empêcher.

    Même si la situation demeure très mouvante, le futur congrès de Reims du PS semble bien devoir s'organiser autour de l'opposition entre les deux principaux présidentiables du parti. Royal avance au pas de charge. Elle annonce clairement sa volonté de devenir le "chef" des socialistes à ses partisans sagement réunis en cercle autour d'elle. L'ancienne candidate part toutefois à la bataille avec plusieurs handicaps. Elle a perdu l'avantage décisif d'être plus populaire que ses concurrents. Ses appuis au sein du PS sont incomparablement plus mesurés qu'en 2006, comme en témoigne la réserve observée à son endroit par les plus grosses fédérations. Prônant toujours une "démocratie participative" qui en reste désespérément au stade du questionnement, Royal peine enfin à définir une claire orientation politique.

    En face, Bertrand Delanoë marque des points alors même qu'il s'est bien gardé de faire preuve "de l'audace" dont il a fait le titre du livre qu'il publie le 22 mai. Le maire de Paris a publié un manifeste dont le classicisme mesuré n'avait rien d'enthousiasmant. Mais il engrange de plus en plus de soutiens, plus ou moins directs, après n'avoir été soutenu, dans un premier temps, que par le canal historique jospiniste. Le ralliement de Michel Destot, maire de Grenoble, ainsi d'autres anciens supporters de DSK, ou même de Royal, en témoigne.

    Nombreux sont certes les socialistes aussi peu convaincus par Delanoë que par Royal. Les partisans de DSK ont même fait ce weekend comme si leur champion, exilé à Washington par la grâce de Nicolas Sarkozy, pouvait revenir en 2012 combattre celui qui  l'a fait nommer à la tête du FMI. Les "reconstructeurs" rêvent, avec l'appui de plus en plus explicite de Fabius, de se frayer une "troisième voie". Mais aucun des candidats déclarés au poste de premier secrétaire (Julien Dray, Pierre Moscovici et les autres) n'a vraiment le profil de l'emploi. Et il est significatif que, Martine Aubry en tête, la plupart des acteurs de cette troisième composante soient finalement plus proches de Delanoë que de Royal.

13 mai 2008

Yalta français

    Le pouvoir national à droite. Les pouvoirs locaux à gauche. Le renouvellement municipal et cantonal de 2008 a accentué un insolite partage du territoire. La droite contrôle la présidence de la République, le gouvernement, l’Assemblée nationale et le Sénat. La gauche dirige la quasi-totalité des régions, près des deux-tiers des départements et les trois-quarts des plus grandes villes. Ce partage des responsabilités plaît apparemment à une majorité de Français. Il n’en comporte pas moins de sérieux risques, au moins pour l’opposition.

    L’illusion du contre-pouvoir flotte dans les rangs socialistes. Fidèle à elle-même, Ségolène Royal en appelle à la résistance à partir des « territoires » contrôlés par la gauche. Elle promet aux électeurs de « réparer les dégâts nationaux » provoqués par la politique gouvernementale. Les collectivités locales auraient vocation à protéger le peuple contre les ravages d’une politique anti-sociale. De manière plus positive, d’aucuns imaginent transformer ces pouvoirs locaux en lieux d’expérimentation d’un « nouveau socialisme » pragmatique. En 2004, déjà, les régions roses devaient être d’inventifs laboratoires…

    La tentation du socialisme territorial s’appuie sur une ancienne tradition. Le municipalisme a profondément marqué l’histoire du socialisme français. Depuis la première conquête de la commune de Commentry (Allier), en 1882, les communes sont devenues le berceau d’une gauche coupée du syndicalisme par la charte d’Amiens. Les socialistes contrôlaient 297 communes en 1912 et déjà 1375 en 1935. De grandes villes comme Brest, Lille ou Toulouse ont été conquises avant 1914. Grâce à des politiques audacieuses en matière de services publics, d’aide sociale, de logement ou de culture, les élus socialistes ont organisé une résistance concrète au capitalisme. Avec ses cités rouges, le communisme municipal s’est inscrit dans la même lignée. Au travers de l’encadrement social et de la politisation du quotidien, un avant-goût de socialisme fut offert aux populations ouvrières.

    Le contexte actuel est cependant, pour le moins, différent. Ne croyant plus à l’avenir radieux, la gauche est devenue gestionnaire. Ses municipalités peuvent certes aider les plus démunis en leur accordant des avantages supplémentaires. Ses collectivités ont encore le loisir d’imprimer leur marque sur le développement local ou sur l’animation culturelle. Mais une gauche incapable d’inscrire son action dans une pensée globale s’expose au danger d’être réduite à l’accompagnement social de dynamiques politiques et économiques non maîtrisables. C’est la promesse peu réjouissante d’un « socialisme sparadrap ».

    Malgré la décentralisation, les masses financières brassées par les collectivités locales ne doivent pas aveugler. Beaucoup de dépenses sont contraintes par des législations nationales et c’est le pouvoir central qui décide des dotations financières à ces collectivités. Le socialisme territorial se heurtera vite à ses limites, sauf à décider de prélèvements fiscaux impopulaires.

    L’histoire enseigne aussi que le municipalisme soumet la gauche à de graves travers. Pendant sa traversée du désert, la SFIO s’est repliée sur des fiefs soumis à des notables tout-puissants. Les militants étaient à leur dévotion et la direction du parti ne se mêlait pas de leurs affaires. A Montpellier, Georges Frêche a fait survivre ces pratiques. Le PS d’aujourd’hui est souvent structuré par des élus locaux qui contrôlent étroitement leur territoire. Les alliances politiques qui assurent leurs succès électoraux sont désormais à géométrie variable, comme à la belle époque de Guy Mollet.

    En 1968, la moitié des membres de la SFIO étaient des élus municipaux. Depuis le reflux des nouveaux adhérents attirés par la braderie de 2007, le PS est à nouveau dominé par le poids des élus et de ceux qui vivent, d’une manière ou d’une autre, du pouvoir local. Les grands barons du parti ont-ils d’ailleurs vraiment intérêt à une reconquête nationale qui les exposerait au risque d’être sanctionnés, par ricochet, lors des scrutins locaux ?

    Le passé est enfin révélateur d’une mutation des élites roses. Dans les années soixante-dix, les conquérants du PS refondé à Epinay s’emparaient des cités à partir de leur pouvoir dans le parti. Jean-Pierre Chevènement fut ainsi parachuté, non sans turbulences, à Belfort. La jeune garde socialiste y apprenait l’exercice des responsabilités. En 2008, c’est plutôt le pouvoir local qui légitime les ambitions nationales. Ségolène Royal s’est sentie pousser des ailes depuis sa belle victoire de 2004 en Poitou-Charentes. Bertrand Delanoë a rebondi de son bastion parisien. Ces élus, comme un Gérard Collomb qui n’a pas encore manifesté ses prétentions, ont en commun une approche « désidéologisée » très en vogue. Rappelons tout de même que le municipalisme a aussi fait sombrer le socialisme d’antan dans l’opportunisme le plus plat.

Article publié dans Enjeux-Les Echos de mai 2008.

25 avril 2008

Illusoire com'

    La communication est devenue l'idéologie dominante de l'époque. Acteurs et commentateurs ont tendance à croire que la politique est désormais une affaire de représentations mentales. Les réalités n'existeraient plus que filtrées par des perceptions plastiques. Nicolas Sarkozy est loin d'être le seul dirigeant à être victime de ce prisme. Ségolène Royal est un exemple encore plus caricatural de ce postmodernisme qui conduit à négliger le fond pour mieux soigner la forme.

    Mais le talentueux avocat qu'est l'actuel président de la République mise visiblement un peu trop sur la com' pour rebondir après une année d'exercice du pouvoir qui a profondément déçu les Français. Sa prestation télévisée d'hier soir lui a permis de dessiner le profil d'un chef d'Etat à la fois plus humble - il reconnaît des "erreurs" - et toujours courageux - il entend poursuivre le train de réformes au risque assumé de l'impopularité. Même si Sarkozy est apparu sur la défensive, il se peut que ce nouveau style lui permette, à moyen terme, d'être réécouté par l'opinion.

    Qu'a-t-il cependant à dire et à proposer aux Français ? C'est là que la bât blesse. L'auto-critique du président est restée formelle. Le fameux "paquet fiscal" n'aurait été qu'une "erreur de communication totale"et non pas un train de mesures économiquement inefficaces  et socialement injustes. Pratiquant la méthode Coué, Sarkozy jure que le dispositif d'incitations aux heures supplémentaires "marche", ce qui n'est pas vraiment l'avis des économistes. Il est encore douteux que l'encouragement à "l'intéressement" résolve le problème du pouvoir d'achat. Et il est inquiétant d'apprendre que le futur "revenu de solidarité active" sera pour partie financé par une réduction de la "prime pour l'emploi" qui aide les salariés modestes.

    Les réformes, toujours vantées par un Sarkozy bien décidé à garder le cap d'une réduction du nombre de fonctionnaires, gardent le goût du sacrifice. Comment faire accepter un nouvel allongement de la durée de cotisation pour les retraites alors que l'emploi des "seniors" demeure aussi problématique ? On ne voit guère par quel miracle une telle politique pourrait devenir populaire. Les réalités pèseront plus lourd que toutes les explications du monde.

22 avril 2008

Réalisme socialiste

    Bourgeois, cessez donc de trembler comme des feuilles ! le PS renonce enfin officiellement à ses "espérances révolutionnaires". La presse bien-pensante s'en réjouit: les socialistes abandonnent leurs "vaches sacrées" idéologiques pour se mettre à jour. La nouvelle "déclaration de principes" du PS le définit clairement comme un "parti réformiste".

    Ironie mise à part, ce texte corédigé par Alain Bergounioux, subtil historien et idéologue du parti, et Henri Weber, autre amateur d'exercices théoriques, n'est pas trop mal troussé au regard des lois du genre. On s'amusera même à repérer quelques signes révélateurs de la spécificité maintenue du socialisme français. La déclaration affirme que la "critique historique du capitalisme" demeure "d'actualité" et que le PS porte un "projet de transformation sociale radicale". La précédente déclaration de principes, rédigée en 1990, ne définissait le PS que comme un "parti de transformation sociale", situant son réformisme au service d'hypothétiques "espérances révolutionnaires". En passant de la référence à une "économie mixte" admettant "les règles du marché" à celle d'une "économie sociale et écologique de marché" régulée par la puissance publique, les socialistes ne sombrent guère dans une dangereuse dérive droitière. Tous les courants du parti ont d'ailleurs ratifié le nouveau texte.

    L'essentiel reste pourtant à faire pour le PS. Sur le plan idéologique, il lui faudra d'abord préciser et creuser sa critique du capitalisme au-delà des facilités d'une dénonciation morale et d'une condamnation de ses défauts les plus criants. L'articulation entre pleine reconnaissance de l'économie de marché et contestation des logiques du capitalisme financier suppose un profond renouvellement d'analyses qui ne peuvent plus être adossées aux schémas marxistes.

    Simultanément, les socialistes doivent donner de la chair aux valeurs qu'ils réaffirment aujourd'hui en arbitrant clairement en faveur de quelles politiques publiques ils se prononcent. Qu'il s'agisse de "développement durable" ou d'"Etat social", le PS est mis au défi de mettre des propositions concrètes derrière ses mots. C'est ce que l'on attend du débat qui s'ouvre en son sein.

14 avril 2008

Modèle italien ?

    La défaite du Parti démocrate italien devrait faire réfléchir les socialistes français. Malgré un vote utile en sa faveur, l'alliance de centre-gauche conduite par Walter Veltroni a été défaite par la coalition de Silvio Berlusconi, battu de peu en 2006. Les deux personnalités les mieux placées pour prendre la tête du PS - Ségolène Royal et Bertrand Delanoë - avaient pourtant en commun une admiration déclarée pour ce qu'est devenue la gauche transalpine. La présidente de Poitou-Charentes a plusieurs fois vanté "l'exemple italien" d'une gauche qui choisit son leader grâce à une vaste consultation populaire. Dans une interview à "Libération" en date du 22 octobre 2007, Royal estimait, en référence à la création du Parti démocrate, que "l’alliance, contre la droite, entre un parti issu du parti communiste et un parti du centre, d’inspiration chrétienne, est très intéressante". S'inspirant explicitement de ce précédent, elle annonçait "des recompositions entre centre et PS en France".

    Si Delanoë s'est gardé de faire des appels du pieds au Modem aussi voyants que sa rivale,  il voyait lui aussi d'un très bon oeil la mutation de la gauche italienne. "Le parti démocrate est un modèle pour le parti socialiste français", a ainsi titré une interview du maire de Paris le quotidien "La Reppublica" du 9 avril. "Avec Veltroni, je suis sûr que les choses peuvent changer", s'enthousiasmait Delanoë, ajoutant que "son programme et son honnêteté sont une opportunité formidable pour l’Italie".

    L'avait-il vraiment lu ? Le programme du candidat Veltroni n'était qu'une enfilade de platitudes centristes peu susceptibles de mobiliser un électorat qui a d'ailleurs moins participé au scrutin qu'il y a deux ans. Comme l'a admis Paolo Franchi, directeur du quotidien de centre gauche Il Riformista, "Veltroni est sans doute aujourd’hui plus proche de François Bayrou que de Ségolène Royal". Même si le leader du PD a appartenu à l'ancien PCI, le nouveau parti fait la part belle à l'héritage démocrate-chrétien et aux accointances avec les puissances économiques. "Je ne suis pas de gauche", avait-il avoué au quotidien espagnol "El Pais".

    Au cours de sa campagne, Veltroni avait cherché à copier certaines recettes de Barack Obama au point de reprendre son slogan de campagne ("Yes, we can" devenant "Si, puo fare"). Mais vif est le contraste entre l'évolution des gauches italienne et américaine. Héritière d'un long passé sous hégémonie communiste, la première n'en finit pas de dériver vers la droite tandis que la seconde, réveillée par l'ampleur de la crise économique, renoue avec certains fondamentaux de la pensée progressiste. Si Obama n'as pas encore gagné, Veltroni a bel et bien perdu. Avis au PS.

07 avril 2008

Attaque royaliste

    Sa détermination actuelle est à la mesure de ses hésitations passées. Ségolène Royal veut désormais s'emparer du PS. Elle a compris que le contrôle du parti lui était indispensable pour conduire les socialistes "vers d'autres victoires", selon son expression fameuse du soir de la défaite présidentielle. Fourbissant ses armes, l'ancienne candidate entend bien devenir la future première secrétaire.

    Cette reconnaissance du rôle stratégique du parti - qu'on ne peut aussi facilement contourner par l'opinion qu'elle l'a longtemps espéré - ne signifie cependant pas que Royal a changé sa manière de faire de la politique. Le but de son entreprise est moins de prendre la tête d'un parti centenaire que d'en transformer radicalement la nature.

    Pour sa première étape de conquête de la rue de Solférino, la présidente de Poitou-Charentes reste fidèle aux rites de la "démocratie participative". Elle se lance dans la bataille interne avec un texte supposé recueillir l'avis des militants et sympathisants socialistes. La méthode éprouvée permet d'afficher son ouverture d'esprit et sa capacité d'écoute tout en se préservant du risque d'assumer des positions tranchées. L'ancienne candidat navigue, avec plus ou moins de brio, au coeur des contradictions de la gauche. "Les peuples du Nord doivent être protégés de la concurrence internationale sans que les peuples du Sud ne soient victimes du protectionnisme", affirme-t-elle, par exemple, avant de demander ingénument quelles "nouvelles règles" pourraient organiser ce protectionnisme sans protectionnisme...

    Ce n'est pas sur des idées claires que les royalistes entendent gagner le prochain congrès. Ils comptent plutôt sur l'aspiration au changement, vive au terme de l'émolliente ère Hollande. La vérité de leur démarche est exprimée sans fard par Gaëtan Gorce, l'un des soutiens les plus réfléchis de Royal, dans une lettre aux dirigeants socialistes. Ce "rénovateur" convaincu fait du changement du "fonctionnement" du parti un "préalable" à sa renaissance.  Il prône courageusement une présidentialisation du PS: le premier secrétaire serait élu avant le congrès indépendamment d'un texte politique; les courants disparaitraient au profit d'une "vaste consultation" de la base qui serait arbitrée on ne sait trop comment (ou plutôt si). Tout cela s'inspire à la fois des moeurs contestables de la Vème République - au moment même où il est question d'y remédier - et des pratiques encore plus douteuses du "centralisme démocratique" de culture communiste.

     Le "reconstructeur" Jean-Christophe Cambadélis a donné la réplique à Gorce en pointant tous les dangers d'un tel changement de nature du PS. Sur le fond, ces deux dirigeants sont assez proches, partisans avoués d'une mue social-démocrate du parti. Mais leur désaccord est patent en matière de pratique politique. Alors que le premier tend la main à Bertrand Delanoë et que le second appuie Ségolène Royal, c'est bien la conception même du rôle d'un parti qui devrait cristalliser le débat entre les deux camps qui se dessinent.

     On se permet ici de qualifier de "royalistes" les partisans de l'ancienne candidate même si cette dernière avait elle-même conseillé - avec succès - aux journalistes de parler de "ségolistes". Non seulement ce terme respecte le patronyme de l'intéressée, mais sa connotation n'est pas tout à fait étrangère à son projet. Ne s'agit-il pas de convertir le Parti socialiste à une sorte de monarchie participative ?

18 mars 2008

Verdict sévère

    Le double scrutin municipal et cantonal de 2008 se solde par une très nette défaite de la majorité. Moins d'un an après ses victoires présidentielle et législative, le pouvoir est confronté au vif mécontentement de l'électorat. La dimension nationale du vote des 9 et 16 mars est incontestable. Les contextes locaux rendent assurément compte de la variété des résultats enregistrés d'une commune à l'autre. Mais lorsque tant de villes basculent de droite à gauche, avec des scores souvent impressionnants, la composante politique du verdict municipal est patente. Marseille, lot de consolation bienvenu pour une droite fort mal en point dimanche soir, ne saurait être l'arbre qui cache la forêt de la poussée socialiste.

    La défaite de Xavier Darcos à Périgueux est emblématique de cette dimension proprement politique. Le maire sortant jouissait d'une bonne réputation locale. Même président de conseil général, son adversaire ne bénéficiait pas de la même notoriété. Premier secrétaire de la fédération socialiste de Dordogne, Michel Moyrand pouvait même être caricaturé comme un homme d'appareil. Le ministre de l'Education a cependant choisi d'assumer la portée nationale du combat en invitant deux Premiers ministres (l'actuel, François Fillon, et l'ancien, Alain Juppé). A Périgueux, qui avait franchement voté Ségolène Royal en 2007, la sanction des urnes a été plus politique que locale.

    Le renouvellement municipal de cette année ne peut pas plus être présenté comme un simple rééquilibrage qui compenserait les succès de la droite en 2001. Au total, la gauche a conquis sur la droite ou sur le Modem 45 villes de plus de 30.000 habitants. Le mouvement inverse n'a concerné que 7 villes. Le solde net, pour la gauche, est positif de 38 villes. L'effet de bascule est autrement plus fort qu'il y a sept ans, où le gain net de la droite ne s'était élevé qu'à 19 villes de cette taille. On retrouve plutôt l'ampleur de la défaite subie par la gauche aux municipales de 1983 (perte nette de 35 villes).

    A l'issue du scrutin, l'opposition dirige désormais 183 villes de plus de 30.000 habitants (58,5 %). Jamais la gauche n'avait à ce point dominé le paysage communal depuis son triomphe historique de 1977. Elle écrase désormais la majorité dans les grandes cités : 25 mairies contre 12 dans les villes de plus de 100.000 habitants.

    Les élections cantonales, sur lesquelles comptait la droite pour compenser les pertes municipales attendues, ont confirmé la poussée à gauche. Celle-ci a recueilli 51 % des voix (contre 44,4 % à la droite) au second tour. L'opposition est en passe de conquérir au moins huit nouveaux départements, tandis qu'elle devrait conserver tous ceux qui semblaient menacés. Fait sans précédent, la gauche dirige désormais une nette majorité de villes, de départements et de régions.

    Le second tour a amplifié la dynamique de gauche enregistrée une semaine auparavant. Cette accentuation est d'abord à mettre au compte d'une meilleure mobilisation de l'électorat de gauche. Aux municipales, le taux d'abstention (environ 34 % des inscrits) est demeuré historiquement élevé, à peu près équivalent à ce qu'il était dans les mêmes communes au premier tour. Mais cette stabilité dissimule de fortes disparités. Là où la compétition était particulièrement serrée, un surcroît de participation a généralement été noté. Il semble avoir plutôt profité à l'opposition. Citons encore le cas de Périgueux. Le taux d'abstention a reculé de 5 points d'un tour à l'autre, tandis que la liste socialiste gagnait 5 points par rapport au score de la gauche du 9 mars. A Angers, la participation a bondi de 10 points et sans doute aidé le socialiste Jean-Claude Antonini à l'emporter de justesse malgré le refus de la LCR de le soutenir.

    Avec le recul, le Modem risque d'apparaître comme un grand perdant de ce scrutin. La courte défaite de François Bayrou à Pau, où sa progression d'un tour à l'autre égale la régression de la liste de droite, fragilise personnellement son chef. Mais c'est l'impression de confusion donnée par le Modem qui devrait être la plus lourde de conséquences. Aucune cohérence globale n'a prévalu, et l'image du parti centriste en pâtira. Ses maires sortants ont tous été réélus avec l'aide de la droite. Or ses électeurs ont plutôt penché à gauche, là où il présentait des listes autonomes au premier tour. A Caen comme à Strasbourg, les franches victoires de la gauche semblent liées à de bons reports des électeurs du Modem. La bonne tenue de Philippe Meyer dans le 5e arrondissement de Paris prouve l'existence d'un électorat situé entre l'UMP et le Parti socialiste. Mais son hétérogénéité profonde obère l'avenir du parti centriste.

    Stratégiquement, la droite s'est enfin libérée du Front national. L'extrême droite, qui aurait fait battre Jean-Claude Gaudin si elle avait pu se maintenir dans les secteurs clefs de Marseille, a perdu toute capacité de nuisance.

    A gauche, l'équation est plus complexe. Dans la cité phocéenne, l'alliance PS-Modem n'a pas été la martingale gagnante imaginée par Ségolène Royal. Là-bas aussi, les « centristes » locaux étaient très divisés. Inversement, la stratégie d'union de la gauche élargie aux Verts a généralement bien marché, tandis que la division tend à être fatale à l'opposition, comme à Calais, perdu par le PCF. La vieille règle de « discipline républicaine » sort toutefois mal en point du scrutin. A Aubervilliers, le PS a ravi une municipalité communiste grâce à l'appui de l'électorat de droite. A Montreuil aussi, l'écologiste Dominique Voynet a battu le maire apparenté PCF avec l'aide décisive des suffrages conservateurs.

    Droite et gauche risquent de mal interpréter ces élections. L'UMP est tentée de minimiser l'avertissement lancé par les Français, répétant l'erreur commise par les socialistes après les municipales de 2001. Et le PS pourrait croire que le balancier de l'alternance automatique s'est de nouveau remis en branle, réitérant son mauvais calcul après ses succès de 2004. « Errare humanum est, perseverare diabolicum ».

Article publié dans Les Echos du 18 mars 2008.

17 mars 2008

Leçons compliquées

    Il y a ce qui est simple - la très claire victoire de la gauche au deuxième tour des municipales qui confirme et amplifie les résultats du 9 mars - et ce qui est compliqué - quelle leçon chaque camp doit tirer de ce scrutin ?

    Tout en s'efforçant de minimiser la sanction des électeurs - au risque de répéter  l'erreur de la gauche aux lendemains de son insuccès aux municipales de 2001 - la droite est tentée par une réponse automatique: les Français auraient manifesté leur "impatience" et voudraient, au bout du compte, une "accélération" du rythme des réformes... Cette argumentation a pour elle la déception d'une fraction de l'électorat de droite qui ne trouve toujours pas son compte au regard de la "rupture" promise par le candidat Sarkozy. D'où une réelle démobilisation dans ce camp.

    Mais elle ignore la rancoeur d'un électorat populaire qui a voté Sarkozy en croyant à une amélioration de son sort. L'opposition n'a pas seulement gagné autour d'une contestation du style du pouvoir mais aussi sur fond de contestation de la politique menée depuis le printemps 2007.  Prétendre ne rien changer à ses orientations, ou même les accentuer, n'est sans doute pas la manière la plus subtile de comprendre le message envoyé dimanche par les électeurs.

    A gauche aussi, le malentendu guette. Le PS peut, comme en 2004, se croire revenu en grâce. Les socialistes ont certes à nouveau réussi à coaguler autour de leurs candidats les mécontentements de toutes sortes. De l'extrême gauche au centre, des électeurs très opposés ont mêlé leurs bulletins de vote pour assurer le succès de ses listes. C'est, en réalité, plus l'opposition que la gauche qui l'a emporté le 16 mars. Tout reste à construire pour que le socialistes incarnent une alternative crédible. L'électorat populaire ne s'est d'ailleurs que très modérément réveillé pour les soutenir.

    Une leçon peut néanmoins être d'ores et déjà tirée pour le PS. La ligne défendue par Ségolène Royal d'une alliance systématique et prioritaire avec le MoDem a prouvé sa vacuité. Elle se révèle à la fois irréaliste (une partie des centristes penchant inexorablement à droite) et inefficace (les alliances avec le "centre" ne garantissant nullement le succès comme à Marseille). Les électeurs eux-mêmes, à en croire une enquête Ipsos, préfèreraient que le PS reste fidèle à sa politique d'alliance avec les autres forces de gauche et les Verts.

    Avec l'échec personnel de son leader à Pau, le parti de François Bayrou, qui a fait la preuve de son hétérogénéité ontologique et dont la stratégie opportuniste n'a guère été comprise par les Français, restera enfin sans doute comme le grand perdant des élections municipales de 2008.

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A droite toute

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