Leçons étrangères
Un an après la double victoire présidentielle et législative de Nicolas Sarkozy, la droite et la gauche françaises sont frappées d’hésitations. Faut-il creuser le sillon de la « rupture libérale » ou tenter de renouer avec les charmes du populisme, s’interroge à mi-mots la première ? Côté socialiste, on se demande s’il convient de s’engager dans un aggiornamento liquidant le socialisme traditionnel ou au contraire en revenir aux fondamentaux de la pensée de gauche.
Comme il est naturel, le débat est plus vif dans le camp défait lors de la dernière grande joute électorale. C’est un vieille histoire : après chaque défaite, la gauche se divise entre ceux qui pensent qu’elle a perdu parce qu’elle était trop modérée et ceux qui estiment qu’elle ne l’était pas assez. La dispute renvoie à une question classique de science politique : une victoire électorale se gagne-t-elle au centre ou bien en mobilisant son propre camp ?
La controverse risque de durer très longtemps tant il est vrai que l’on peut évoquer des précédents historiques à l’appui des deux thèses. Pour s’en tenir à quelques exemples présidentiels français, Nicolas Sarkozy (2008) et Georges Pompidou (1969) ont gagné « à droite ». Mais Jacques Chirac (1995) et Valéry Giscard d’Estaing (1974) l’ont emporté par le « centre ».
En réalité, la problématique est mal posée en ces termes binaires. La véritable martingale électorale est plus subtile. Le camp vainqueur est généralement celui qui rassemble le mieux ses partisans tout en bousculant les clivages partisans. Les deux objectifs sont moins contradictoires qu’on ne pourrait le penser. L’essentiel réside dans la capacité d’attraction d’une orientation politique répondant aux grands défis de l’heure. D’où une force d’entraînement qui lui permet de séduire un vaste éventail d’électeurs tout en étant située clairement dans le champ idéologique.
A l’étranger, deux élections récentes et un scrutin à venir illustrent ce propos. Les dernières élections législatives en Espagne et en Italie se sont soldées par des résultats contrastés. Sortante dans les deux cas, la gauche a gagné en Espagne en mars mais perdu en Italie en avril.
Sa défaite italienne est révélatrice des limites d’une stratégie obsessionnellement tournée vers le centre. Conduit par Walter Veltroni, le nouveau Parti démocrate, qui rassemble de lointains héritiers du communisme et de la démocratie-chrétienne, a rompu avec toute forme d’identité de gauche. Le flou de son programme, de ses soutiens et de ses références n’avait d’égal que sa détermination à couper les ponts avec la gauche radicale. Le résultat fut un échec sur fond de campagne morose et de participation en baisse. De quoi alimenter la réflexion, de ce côté-ci des Alpes, de Ségolène Royal et Bertrand Delanoë qui avaient un peu imprudemment pris en modèle la gauche italienne.
Inversement, Silvio Berlusconi a gagné en donnant une forme plus modérée et responsable à une ligne de droite restée ferme tout en intégrant les contraintes de l’époque (lutte contre les déficits). Son alliance avec la Ligue du Nord lui a permis de marquer des points dans les classes populaires.
Contrairement à son homologue italienne, la gauche espagnole a assumé son bilan. Il est vrai que celui de José Luis Zapatero, candidat heureux à sa propre succession, était plus reluisant que celui de Romano Prodi. Le leader du PSOE pouvait se flatter d’avoir poursuivi l’œuvre historique de modernisation de son pays (réformes sociétales sur le divorce ou l’homosexualité, autonomies, politique économique d’inspiration libérale). Zapatero incarnait une gauche ouverte tandis que son adversaire de droite, Mariano Rajoy, a payé le prix de son sectarisme. Son opposition caricaturale ne lui a pas permis de convaincre au-delà de son propre camp.
Le phénomène Obama démontre également qu’il est possible de concilier dynamisme et ouverture. S’il décroche l’investiture démocrate, le sénateur de l’Illinois sera le candidat de ce parti le plus à gauche depuis le malheur George McGovern (1972). Chantre du changement, Barack Obama est incontestablement plus libre par rapport à l’establishment et aux lobbies que sa rivale Hillary Clinton. Simultanément, il défend parfois de positions plus modérées qu’elle, comme sur la couverture maladie. Surtout, Obama doit une grande partie de son succès à sa capacité à transcender les frontières partisanes. Réactivant le rêve américain, le candidat noir s’efforce aussi de dépasser les clivages sociologiques.
Hillary Clinton est autrement plus marquée politiquement que son concurrent démocrate. Voilà qui la handicaperait contre John McCain, qui mène une pré-campagne très à droite, mais demeure un républicain atypique capable de surprendre. Quand on sait clairement où l’on va, on peut se permettre d’être souple dans la démarche. Qu’on se le dise aussi chez les socialistes français.
Article publié dans Enjeux-Les Echos de juin 2008 (et rédigé fin avril !).

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