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Livres

05 mai 2008

Enfants de Mai

    C'est peu dire que l'on nous bassine avec Mai 68. Pour autant, cette manie très française de la commémoration produit aussi des choses intéressantes. Le livre touchant de Virginie Linhart (1) offre un regard subtil et sensible sur l'héritage des "événements". Née en 1966, la fille de Robert - l'auteur du célèbre "L'établi" (2) - explore l'aventure tragique de son père par la biais d'une enquête auprès des enfants de militants révolutionnaires. Après avoir été un des principaux dirigeants maoïstes français, Robert Linhart a tenté de se suicider en 1981 puis a sombré dans le mutisme...

    Au-delà de ses raisons intimes, le long silence de Robert Linhart suggère l'impossibilité de s'adapter à un monde où les certitudes révolutionnaires ont disparu. Le complexe de supériorité des anciens gauchistes, trop confiants dans les pouvoirs de l'intellect et de la théorie, transparait au fil des témoignages. L'épreuve du désenchantement qui succède à l'engagement militant extrême a fait bien des dégâts, sur cette génération comme sur la suivante par ricochet.

    Le livre brosse encore un tableau nuancé des difficultés de filiation endurées par les enfants de Mai. Il est pas toujours facile d'avoir eu des parents qui voulaient à tout prix faire le bonheur de l'humanité mais qui se désintéressaient de leurs enfants. Si l'auteur ne participe nullement aux charges anti-68, les récits qu'elle rapporte disent le manque de repères dont ont souvent souffert les rejetons de "soixante-huitards". Devenus parents à leur tour, ils ont généralement réhabilité les règles, et parfois même renoué avec un certain conformisme bourgeois. Contrairement à ce que l'on affirmait péremptoirement il y a quarante ans, tout n'est pas politique.

(1) Virginie Linhart, "Le jour où mon père s'est tu", Seuil, 2008.
(2) Robert Linhart, "L'Etabli", Editions de Minuit, 1978.

05 décembre 2006

Anecdotes révélatrices

    Pierre Larrouturou est un homme de convictions qui cherche désespérément à faire prendre conscience de l'état d'"urgence sociale" aux responsables politiques. Dans son dernier livre (1), il raconte deux rencontres avec Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy  révélatrices de leur manière d'agir. A chaque fois, le chantre de la "semaine de quatre jours" se heurte à un mur.
    La rencontre avec Royal date de 1994. Sans attendre l'exposé de Larrouturou, la future candidate socialiste explique doctement:
    "Contre le chômage, on a tout essayé. La gauche doit se reconstruire autour d'un projet de citoyenneté pour les exclus. J'ai une piste à proposer. Prenons un RMiste qui est arrêté sur l'autoroute parce qu'il a des pneus lisses. Il va payer une amende de 800 francs. Est-ce qu'il ne pourrait pas la payer en deux fois ? Voilà, ce n'est qu'une piste. Mais c'est autour de ce genre de projet, de citoyenneté pour les exclus, que la gauche doit se reconstruire."
   
La rencontre avec Sarkozy date de 1993. Le futur candidat de l'UMP écoute patiemment Larrouturou, mais sa réponse est assez surprenante:
    "A la fin, Nicolas Sarkozy ne me posa qu'une seule question:
    - Vous gagnez combien chez Andersen ?
    - 30 000 francs a peu près.
    - Ce n'est pas beaucoup. Quelqu'un comme vous pourrait gagner beaucoup plus !
    Et le voilà qui me donne des conseils pour
gagner plus."
   
A la sortie, Brice Hortefeux tente de consoler Larrouturou: "Nicolas ne fera jamais cinq minutes de pédagogie. Il dit ce que les gens veulent entendre, avec les mots que les gens veulent entendre".

(1) Pierre Larrouturou, "Urgence sociale - Changer le pansement ou penser le changement", Ramsay, 357 pp., 19 €.

24 novembre 2006

Marchéisme et dissociété

    Penser en pessimiste, agir en optimiste. Sous le signe de cette maxime, Jacques Généreux appelle à un audacieux combat culturel contre la « mutation anthropologique » qui menace, selon lui, l’espèce humaine. L’empire du « marchéisme » - terme que cet économiste socialiste préfère à celui de « néolibéralisme » - nous condamnerait à une impitoyable « dissociété ». Les logiques économiques à l’œuvre, explique-t-il, conduisent à une hypertrophie de la compétition entre les hommes au regard de leur coopération. Ce déséquilibre entre les deux versants de la nature humaine créée les conditions d’une redoutable « guerre incivile » qui « dissocie » les individus les uns des autres au point de faire presque disparaitre la société.
    Avec un talent pédagogique certain, l’auteur s’attaque à la racine les thèses néolibérales. Il s’emploie à réfuter méthodiquement leurs présupposés théoriques, rarement discutés tant ils sont tombés dans le sens commun. « L’hypothèse d’un individu parfaitement indépendant des autres, égoïste et prédateur par nature, insociable sans la menace d’une autorité ou la promesse d’un profit personnel, est totalement et définitivement infirmée par les sciences de l’homme et de la nature », tranche-t-il. Généreux dénonce avec verve la fausse histoire de l’homme, méchant animal qui aurait été civilisé grâce à l’économie marchande.
    La force du « marchéisme » est de recycler à son profit les maux qu’il génère. Si le règne sans partage du marché mène à « la victoire de la peur » de l’autre, le cycle production-consommation est là pour calmer cette angoisse. Généreux rejoint ici la vieille problématique de l’aliénation. Il ne masque pas son désaccord profond avec les gauches classiques, marxistes ou social-démocrates, restées prisonnières de la vision de l’Histoire et du progrès des néolibéraux. Le nouveau socialisme de Généreux suppose une rupture philosophique.

Jacques Généreux, La Dissociété, Seuil, 445 pp., 22 €.

13 octobre 2006

Révolution des poussettes

    Ce fut la révolution des poussettes. Au fil des années 1970, un changement radical s'opère inopinément. L'enfant est désormais placé dans le sens de la marche, et non plus face à l'adulte. Olivier Rey part de cette observation pour conduire le lecteur dans un passionnant voyage intellectuel autour de la question des origines, de l'individu et de la modernité. Le monde est passé du règne de l'hétéronomie - domination de l'individu par les figures de la religion, de l'autorité et de la tradition - à celui de l'autonomie - où il s'imagine libéré du passé et producteur de lui-même. L'auteur est mathématicien. On ne le devinerait pas à la lecture de sa démonstration, qui se nourrit d'une heureuse variété de références philosophiques, scientifiques ou littéraires. Son propos est non d'instruire le procès de la modernité au nom d'un passéisme artificiel, mais plutôt de la comparer à ses propres prétentions.
    Œuvres de science-fiction à l'appui, Olivier Rey montre à quel point le fantasme d'autoengendrement est au cœur des mentalités contemporaines. L'illusion que l'on ne doit rien au passé et tout à soi-même fait, bien sûr, des ravages dans les politiques éducatives. C'est qu'elle est, ici, confortée par le bougisme extrême d'un monde où rien n'est désormais assuré de permanence. L'auteur éclaire encore de ce jour l'engouement pour les différentes formes de procréation artificielle. Après s'être dégagé de la religion, explique-t-il, l'individu moderne est amené à se libérer de la sexualité, entendue comme appartenant, elle aussi, au mystère des origines.
    L'auteur interroge le caractère «faussement rationnel» d'un monde qui croit pouvoir s'orienter grâce à la seule boussole scientifique et technique. Voilà qui «laisse la raison calculante seule avec elle-même - ce qui veut dire: seule avec l'inconscient». L'humanité passe alors dangereusement en pilotage automatique si l'on veut bien se rappeler que l'inconscient n'est autre que «l'infantile en nous».
    Or cette alchimie entre modernité des moyens et archaïsme des fins entre en congruence avec la dynamique actuelle du capitalisme. Le dépérissement des codes éducatifs ou éthiques autorise la libre manipulation des individus par un marché qui étend sans cesse son empire. Le refoulement des origines et la quête d'immortalité participent d'une véritable régression de l'humanité. «La tendance à effacer le parcours, en proclamant l'enfant autonome et en voulant le vieillard toujours jeune, rapproche bizarrement l'humanité de l'animalité», observe Rey, qui appelle à une «refonte de la pensée». L'enjeu est bien d'inventer un autre rapport au passé et à la tradition que celui d'une brutale négation, caractéristique de la modernité. On ne se libère vraiment de ses origines qu'en les assumant.

Olivier Rey,  Une folle solitude. Le fantasme de l'homme auto-construit, Seuil, 330 pages, 22,5 €.

Article publié dans "L'Express" du 12 octobre 2006.

12 mai 2006

Singe bipolaire

    Les hommes, ce sont les primatologues qui en parlent parfois le mieux. Frans de Waal a consacré son existence à l’étude des singes. Il en tire un livre réjouissant qui vaut bien des essais de philosophie. L’éminent professeur ose la comparaison entre trois espèces de primates : les chimpanzés, les bonobos et… les humains. Le résultat est aussi stimulant intellectuellement que réconfortant moralement.
    Un préjugé est mis à mal par l’analyse croisée du comportement de notre espèce avec celle des deux singes qui lui sont le plus proches biologiquement. C’est celui de l’exception humaine. Au fur et à mesure des découvertes scientifiques, il est devenu de plus en plus difficile de situer la césure entre animalité et humanité. Nos « frères inférieurs », on le sait maintenant, savent utiliser des outils ou encore des langages.
    Plus fondamentalement, c’est la vision de l’homme comme bête civilisée que l’auteur pulvérise. Nous avons spontanément tendance à nous considérer comme des brutes animales heureusement policées par un vernis de civilisation. Comme celui-ci n’est pas très épais, les risques de régression bestiale sont toujours à craindre. La peur d’un retour à l’état de nature est d’autant plus angoissante que l’humanité dispose désormais d’une technicité qui donne à sa méchanceté naturelle supposée des pouvoirs effrayants.
    Puisant dans une multitude d’histoires et d’expériences, Waal fait un sort à ce mythe de la méchante nature domptée par la bonne culture. En fait, l’animal qui sommeille en nous est bien meilleur que nous ne l’imaginons. C’est la bonne nouvelle. L’homme, explique-t-il, est un « singe bipolaire ». Entendez par là qu’il tient à la fois du chimpanzé et du bonobo. Deux primates étrangement opposés. Pour simplifier, le chimpanzé se sert de la violence pour résoudre les problèmes de sexe tandis que le bonobo fait le contraire. Le premier se distingue par son agressivité, le second par sa sensualité. Les mâles dominent chez les chimpanzés. Les femelles sont à l’honneur chez les bonobos. Rivaux et brutaux, les uns font tout le temps la guerre. Empathiques, les autres font tout le temps l’amour.
    Curieusement, l’espèce humaine tend à ne se reconnaître que dans les chimpanzés. Comme si nous étions incapables de voir l’autre face de notre animalité. L’homme est un loup pour l’homme, a-t-on coutume de répéter. C’est heureusement infiniment moins simple. L’auteur nous invite à briser cette image : « Il est temps de dépasser le portrait qu’elle trace de nous, individus purement égoïstes et mesquins, à la morale illusoire ». Arrêtons de privilégier un pôle de notre héritage par rapport à l’autre : « C’est pourtant ce que l’Occident n’a cessé de faire depuis des siècles en présentant notre côté compétitif comme plus authentique que notre côté social ». Or, comme le souligne Waal, nous avons « besoin de veiller à nos propres intérêts », mais aussi « celui de nous entendre ». L’homo economicus ne saurait sans dommages étouffer l’homo socialis. Rivalité certes, mais aussi coopération.
    La morale sociale trouve ici un fondement naturel qu’on ne lui soupçonnait guère. Pourquoi être plus dur que ces singes qui manifestent une étonnante indulgence à l’égard d’un de leurs congénères handicapés ? Comment ne pas être impressionné par cette expérience de primates qui préfèrent se laisser mourir de faim plutôt que de faire souffrir leurs semblables ? L’auteur raconte encore une drôle d’histoire d’où il ressort que nos amis primates sont fort chatouilleux sur la question de la justice sociale !
    Frans de Waal n’hésite pas à s’aventurer sur le terrain politique en conclusion de son propos. Le communisme aurait échoué pour avoir été victime d’une vision tronquée de l’humanité, amputée de sa soif de compétition. Mais le capitalisme intégral, prédit-il, se heurtera à sa méconnaissance des exigences de l’empathie sociale. A singe bipolaire, économie mixte ?

"Le singe en nous", par Frans de Waal, Fayard, 326 pp., 20 €.

Article publié dans "L'Express" du 11 mai 2006

20 avril 2006

Opération BHL-Battisti-Grasset

    Pendant "la cavale", les affaires continuent. Les éditions Grasset publient, le 27 avril, un livre de l'ancien terroriste Cesare Battisti préfacé par l'humaniste Bernard-Henri Lévy. Le fuyard, reconnu coupable de deux meurtres par la justice italienne, n'y exprime aucun regret. Il plaide l'innocence en noircissant à l'extrême l'Italie des "années de plomb", chargeant au passage ses petits camarades (lire le compte-rendu de Guillaume Perrault).
    BHL ne s'est pas pincé le nez devant cette auto-défense sans courage ni honneur. L'auteur Grasset préface l'ouvrage de Battisti. Lui-même "marxiste" après 1968, Lévy semble excuser la violence d'extrême gauche par la situation régnant alors en Italie. C'est l'époque qui voulait ça. Chacun sait que BHL a une conception "guerrière" de la vérité. Et qu'il est doux, lorsqu'on est couvert d'argent et d'honneurs, de se donner le frisson d'afficher sa solidarité avec un homme pourchassé par les juges...
    Nul doute que le parfum de scandale qui entoure ce livre, avant même sa publication, lui assurera un beau succès commercial. La machinerie médiatique est déjà en marche. Deux jours après sa sortie en librairie, Fed Vargas, qui en assure la postface militante, devrait être invitée sur le plateau de Thierry Ardisson. Le lendemain, ce serait au tour de BHL chez Marc-Olivier Fogiel.

09 mars 2006

Une société de chiens

    C'est aujourd'hui que sort en librairie mon livre sur le cynisme ambiant: "Une société de chiens" (Seuil). Ce blog est donc réquisitionné à des fins promotionnelles. Vous pouvez lire ci-dessous la présentation de l'ouvrage et ailleurs la table des matières ainsi que l'introduction. Kathleen Evin m'a invité à en parler ce soir à 20H10, sur France-Inter, lors de son émission "L'humeur vagabonde".

    Qui croit encore à ce qu’il fait ? Nous vivons dans une société d’acteurs désabusés. L’effondrement des idéologies et des croyances laisse libre cours au jeu des petits calculs et des grands intérêts. Le cynique moderne se situe en apparence aux antipodes de son ancêtre de l’Antiquité. Mais, se prenant pour un Dieu et vivant comme une bête, il partage avec Diogène le mépris du genre humain. Or cette maladie de la morale sociale se révèle contagieuse. Le cynisme des puissants exerce des effets en cascade sur l’ensemble de la société. Instrumentaliser autrui sans scrupules, tout ramener à soi, profiter de la confusion des genres, abuser du pouvoir de l’argent, professer que toutes les vérités se valent : nos cyniques ont plus d’un tour dans leur sac pour se frayer un chemin dans un monde réduit à une jungle. Cet essai démonte quelques uns de ces stratagèmes maîtrisés par d’importants personnages. De Thierry Ardisson à Nicolas Sarkozy, en passant par Jean-Marie Messier ou Bernard-Henri Lévy, les cyniques tiennent le haut du pavé dans nombre de sphères. Le moralisme ostentatoire du discours public masque mal ce règne généralisé de la ruse et cette primauté des rapports de forces. Promoteurs d’un état de défiance généralisée, les cyniques nous préparent une société de chiens.

12 janvier 2006

Paralysante sinistrose

    Rien ne va plus. Une poisseuse sinistrose contamine les esprits, tout particulièrement en France, ce pays trop orgueilleux pour s'aimer vraiment. Le sociologue Roger Sue examine l'alchimie fatidique qui transforme systématiquement les bonnes nouvelles en mauvaises. Le temps de travail se réduit à mesure que la productivité explose? Au lieu de concevoir une société libérée de cette servitude, on pleure un chômage de masse qui coexiste avec le stress au travail. Le développement humain stimule de plus en plus les performances économiques? Loin de s'en féliciter, on cherche obstinément à limiter les dépenses de santé ou de formation, taxées d'improductivité.
    La modernité, souligne l'auteur, est chargée de tous les péchés. Cette hypertrophie critique est fille de l'amnésie. Nos contemporains ont ainsi une peur bleue des violences, alors que celles-ci enregistrent une régression historique spectaculaire. Sue distingue quatre types de raisons à cet étonnant négativisme. Nous serions d'abord toujours sous le coup des désillusions provoquées par l'effondrement des grands récits religieux ou idéologiques. L'incapacité à se situer dans une perspective historique engendrerait un fatalisme maussade. Les aspirations sans cesse plus exigeantes de l'individu l'empêcheraient de goûter aux progrès accomplis. Le conservatisme des élites s'opposerait enfin à l'émergence d'un système plus positif. «Les grandes mutations socio-économiques, les avancées démocratiques à la base, sont souvent moins de bonnes nouvelles que des menaces pour les pouvoirs en place», observe Sue.
    Dans le feu de sa démonstration, il pousse néanmoins le bouchon un peu loin. On a du mal à le suivre lorsqu'il écrit que l'école «n'a jamais si bien réussi». Si le lien social n'est pas aussi délabré que le déplorent les esprits chagrins, l'auteur surestime la vitalité du tissu associatif. Et sa foi dans le potentiel humain d'une «économie associative» ne saurait faire oublier que la marchandisation du monde gagne sans cesse du terrain. Pardon d'être un peu négatif.

La Société contre elle-même, Roger Sue, Fayard, 159 pages, 15 €

(Article publié dans L'Express du 12 janvier 2006)

09 décembre 2005

Péché capital

    La critique du capitalisme pourrait bien devenir philosophique. Deux livres convergents s'attaquent à la perversité d'un système économique aujourd'hui unique et dominant. L'économiste Christian Arnsperger (1) et le philosophe François Flahault (2) pointent les impasses des critiques d'inspiration marxiste ou moraliste et montrent qu'une contestation efficace du capitalisme ne peut faire l'économie d'une véritable révolution culturelle: une vision lucide de la condition humaine en est le préalable.        
    Arnsperger insiste sur la «double finitude» qui constitue cette dernière: sa limitation physique avec la mort comme ultime horizon et sa limitation sociale avec les contraintes qu'autrui fait peser sur soi. Flahault évoque le «sentiment de vide» que l'être humain, mortel et conscient, se doit de combler. Tout l'art du capitalisme serait de détourner ce malaise existentiel. Il «exploite les angoisses», écrit Arnsperger en évoquant la consommation boulimique ou le désir maladif d'accumuler. L'inégalité sociale elle-même, par la mise à distance des autres et le fantasme d'immortalité qui s'attachent à l'opulence, aurait «une fonctionnalité existentielle».
    De manière complémentaire, Flahault critique la conception «prométhéenne» de l'individu: supposé exister par lui-même, en rapport avec les choses plus qu'avec les autres, l'homme occidental se vit comme une sorte de Robinson. Le capitalisme tire profit de cette illusion au travers d'une économie qui fait semblant de répondre à des besoins, alors qu'elle repose de plus en plus sur des désirs. «La société précède l'individu, la coexistence précède l'existence de soi», affirme Flahault. L'excitation du «désir de reconnaissance» est le moteur caché d'un système économique qui sacralise faussement l'individu. Arnsperger explique que «l'économie du désir», lequel ne peut, par définition, être assouvi, «fait jouer aux moyens matériels le rôle de moyens spirituels».
    Tendre vers une société meilleure suppose de remettre les choses à l'endroit. Arnsperger en appelle à une juste répartition du fardeau des finitudes, chacun se reconnaissant enfin comme un «sujet fini» et ne cherchant plus à échapper à sa condition par la domination ou l'accaparement. Au risque de faire sourire, il prône un «héroïsme existentiel». Flahault dessine la perspective d'une «économie des personnes» qui admettrait que «la vie en société constitue le bien collectif par excellence». Pris au sérieux, ce postulat changerait radicalement la manière de poser la question de la justice sociale ou des biens non marchands.
    Les deux auteurs font preuve d'un optimisme de long terme. Arnsperger espère que cette révolution mentale, qui conjugue cheminements individuels et questionnement politique, sera lancée par une vaillante minorité. Flahault est convaincu que la révolution scientifique en cours porte la mutation souhaitée, même si elle mettra du temps à s'imposer. Gare! il est déconseillé d'avoir raison trop tôt.

Article publié dans L'Express du 8 décembre 2005.

(1) Christian Arnsperger, "Critique de l'existence capitaliste - Pour une éthique existentielle du capitalisme", éd. CERF, 209, pages 17 €.
(2) François Flahault, "Le Paradoxe de Robinson - Capitalisme et société", éd. Mille et une nuits, 171 pages, 3 €

22 août 2005

Houellebecq, le jeu de la rentrée

Le jeu de la rentrée est, semble-t-il, tout trouvé: faut-il dire du bien ou du mal de Michel Houellebecq en général et de son nouveau livre à grand tirage "La Possibilité d'une île" en particulier ? Une chose est certaine: le plan médias à la fois tapageur et cachottier qui accompagne le lancement de ce dernier est plus qu'irritant. Mais le bouquin lui-même ? Angelo Rinaldi nous assure dans "le Figaro" qu'il est nul avec une vivacité un tout petit peu suspecte. En même temps, on observe avec une tristesse amusée que deux parrains de la littérature parisienne, François Nourissier et Philippe Sollers, ont déjà attribué le prix Goncourt à Houellebecq pour cet ouvrage. Quant à l'auteur, il est déshabillé dans plusieurs ouvrages, notamment une enquête de Denis Demonpion dont "L'Express" publie les "bonnes feuilles". A les lire, on est tenté de partager l'avis de Pierre Assouline qui, dans son blog, parle d'un "personnage avec une ambition et une volonté de revanche implacables, servies par un cynisme qui l'est tout autant, remarquablement menteur et manipulateur dans sa stratégie de conquête, doté d'un flair infaillible pour humer l'air du temps et anticiper avec un sens aigu du timing". Ses formidables succès de vente, grâce à une prose agrippée à toutes les obsessions de l'époque, en disent finalement long sur celle-ci. En ce sens, Houellebecq mérite d'être lu.

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