Nicolas Sarkozy est moins que jamais le « candidat du peuple ». Marine Le Pen n’est plus la candidate des ouvriers. Jean-Luc Mélenchon mord dans la France populaire. François Hollande réconcilie les différentes France.
Tels sont les enseignements que l’on peut retirer d’une analyse détaillée des dernières enquêtes d’opinion et tout particulièrement d’une étude très originale d’Ipsos (dont le dispositif est détaillé en suivant ce lien).
Sarkozy candidat de la France aisée
Cela ne marche décidément plus. La stratégie inspirée par son conseiller Patrick Buisson de reconquête des classes populaires par une thématique centrée sur l’immigration et l’insécurité ne cesse de prouver son inefficacité. Le « candidat du peuple » est aujourd’hui d’abord celui de la « France métropolitaine aisée » où il recueille 34% des intentions de vote, soit seulement un point de moins qu’en 2007.
L’affaiblissement du candidat de l’UMP est également notable dans la « France périphérique fragilisée » (une baisse de quatre points) ainsi que dans la « France périphérique intégrée » (chute de trois points et demi). Dans cette dernière partie du pays, composée de communes périurbaines ou rurales sans difficulté sociale particulière, Sarkozy est toutefois crédité de son meilleur score de premier tour avec 29,5% des suffrages potentiels.
Le géographe Christophe Guilluy et le sondeur Brice Teinturier, qui ont piloté cette étude, en tirent la conclusion suivante :
« On assiste donc à la fois à un formidable rétrécissement de la base électorale du candidat de l’UMP qui ne l’emporte que dans les territoires les plus protégés, mais moins qu’en 2007, et à un coup d’arrêt de sa performance dans la France populaire, notamment la France périphérique fragile qui avait fait la bascule gagnante de 2007. »
L’analyse sociologique plus classique des dernières enquêtes d’opinion (celles de l’Ifop, d’Ipsos et de TNS-Sofres) confirme l’embourgeoisement de l’électorat de Sarkozy au terme de son quinquennat. Il n’arrive en tête que dans la catégorie traditionnellement la plus ancrée à droite qui rassemble agriculteurs, artisans et commerçants avec environ 40% des intentions de vote au premier tour ! Chez les ouvriers, en dépit de ses visites d’usines répétées, Sarkozy doit se contenter de 13 à 20% selon les instituts.
Le Pen n’est plus la candidate des ouvriers
C’est dans la « France métropolitaine fragilisée » que la candidate du FN progresse le plus par rapport à son père il y a cinq ans : 19% des intentions de vote contre 10% en 2007. Urbaine et paupérisée, cette France-là est la plus sensible aux problèmes de l’insécurité et de l’immigration mêmes si ses préoccupations principales demeurent économiques et sociales.
La dynamique de la campagne présidentielle a toutefois fait perdre à l’extrême droite une partie de son emprise sur les milieux populaires. Lorsque Marine Le Pen tutoyait les 20% d’intentions de vote, elle captait de 30 à 40% des votes ouvriers.
En abandonnant sa thématique antilibérale pour revenir à ses « fondamentaux » sur l’insécurité et l’immigration, elle a perdu cette position dominante dans un monde ouvrier qui a aujourd’hui d’autres priorités. Les dernières enquêtes la situe aux environ de 20% chez les ouvriers et un peu au-dessus de ce chiffre parmi les employés.
L’électorat ouvrier est ainsi plus dispersé que jamais. François Hollande dépasse désormais Marine Le Pen dans cette catégorie à la fois symbolique et stratégique. Une fraction de l’électorat ouvrier de droite a de nouveau basculé vers Sarkozy depuis son entrée en campagne sur les thèmes que l’on sait. Une autre fraction, celle-ci orientée à gauche, est désormais séduite par Jean-Luc Mélenchon.
Mélenchon devient un candidat populaire
Lorsqu’il végétait en-dessous des 10% d’intentions de vote, le candidat du Front de gauche était essentiellement soutenu par un électorat plutôt âgé de classes moyennes salariées, souvent issues du secteur public. Ce n’est plus le cas depuis qu’une dynamique ascendante a élargi son assise.
Dans les dernières enquêtes, Jean-Luc Mélenchon ne se situe que légèrement en-dessous de Marine Le Pen dans l’électorat ouvrier avec, en moyenne, un peu moins de 20% de suffrages potentiels dans cette catégorie. Il a également progressé chez les employés avec un score moyen de 15% des votes hypothétiques.
Mélenchon cartonne le plus dans la « France périphérique fragilisée » avec 14% d’intentions de vote. C’est cette partie du pays, de zones rurales ou de petites villes populaires, que la mondialisation suscite les craintes les plus vives. Le candidat du Front de Gauche obtient un score analogue dans la « France métropolitaine fragilisée » avec 13,5% des suffrages potentiels. C’est bien une certaine France populaire, à la fois urbaine et rurale, qui est aujourd’hui sensible à la radicalité qu’il exprime.
Hollande, candidat de toutes les France
Chose assez extraordinaire, le candidat socialiste obtient un niveau d’intentions de vote identique – aux alentours de 28% – dans trois des quatre France distinguées par l’étude d’Ipsos. Son niveau d’influence est exactement le même dans les catégories les plus antagonistes que sont la « France métropolitaine aisée » et la « France périphérique fragilisée ».
C’est seulement dans la catégorie de la « France périphérique intégrée », où la droite et l’extrême droite sont particulièrement influentes, que son score est sensiblement plus bas, avec tout de même 25,5% des intentions de vote. Le profil du vote Ségolène Royal en 2007 était autrement plus contrasté avec un pic dans les banlieues et des scores plus modestes dans la France périphérique.
De manière encore plus spectaculaire, Hollande l’emporterait, au second tour, dans les quatre France alors que Royal n’avait été majoritaire que dans celle des banlieues populaires. C’est aujourd’hui la France périphérique défavorisée qui voterait le plus massivement pour le candidat de la gauche (56,5%), mais celui-ci l’emporterait même dans les métropoles aisées (54,5%).
Cette capacité du candidat désigné par les « primaires citoyennes » à ratisser très large, nourrie d’une critique très répandue du bilan du sarkozysme au travers du pays, a son revers. Dans aucune des catégories distinguées par cette étude, on ne trouve une majorité d’électeurs pour penser que « la situation de la France s’améliorera » si François Hollande est élu président de la République. Nos quatre France communient ensemble dans un sombre fatalisme.
Article publié sur Rue89.
Certes ,mais au delà de tout cela ,si Sarkozy était réélu, c'est la notion de morale qui perdrait son sens.Je ne peux croire que la France soit comme l'Italie avec Berlusconi .Il y aura un sursaut de dignité le 6 mai .
Rédigé par : catherine Brachet | 31 mars 2012 à 10h39
"Fanfan" la Nouvelle Force Tranquille!..
Mare des ultras qui nous gouvernent, au service du patronat.;Non nous ne sommes pas encore à genoux!..
Racan
Rédigé par : lecoq | 31 mars 2012 à 11h23
(Je le mets à la bonne place !)
//Nos quatre France communient ensemble dans un sombre fatalisme.//
Et, vu les affaires en cours, on ne saurait leur donner tort.
Affaires judiciaires, bien sûr. Les juges d’instruction ont beau se rapprocher du premier cercle sarkozyste, ils ne l’atteindront par car ce cercle est une forteresse. Et les Français ont vis-à-vis de la corruption chez les politiciens une mélange de fatalisme et d’envie très berlucconné. On n’est pas dans les pays du nord de Paris.
Affaires tout court, ensuite et surtout. Un (gros) exemple. Peugeot, à la surprise générale, a arrêté brutalement et totalement son programme de compétition en endurance. Raison officielle : «Cette décision s'inscrit dans le contexte d'un environnement économique tendu en Europe et d'une année particulièrement dense en lancement de nouveaux véhicules pour la marque. Dans ce contexte, Peugeot fait le choix de concentrer les moyens en 2012 sur sa performance commerciale et en particulier sur la réussite des lancements des 208, 3008 HYbrid4, 508 RXH, 508 HYbrid4 et 4008 qui viendront nourrir la stratégie de montée en gamme et de globalisation de la marque».
Raison non officielle de ce gâchis : un très gros plan de licenciement est dans les tuyaux pour… après les élections. Pas avant, histoire de ménager la Sarkozie. Mais après, soit pour que NS s’en foute, vu qu’il a gardé son job de cinq ans, soit pour pourrir la gauche, qu’on accusera de faire exploser le chômage.
Quelque chose me dit que Peugeot n’est pas le seul à préparer ce genre de coup fourré…
Rédigé par : PMB | 31 mars 2012 à 15h15
Cela ne va pas être facile pour F. Hollande. On peut craindre que des journalistes de plus en plus nombreux adoptent la posture de la pseudo-objectivité et minimisent, comme le font déjà certains, la dérive vers l'extrême droite, populiste, de son adversaire. Le recentrage prévisible de ce dernier dans l'entre-deux tours rendra d'autant plus aisé l'oubli de toutes les outrances commises.
Le scénario est fin prêt, et il est demandé explicitement aux media d'y participer.
Il ne faut pas sous-estimer, face à une opinion publique se plaignant que la campagne est inintéressante, la volonté de raconter une belle histoire au lectorat, du genre :"l'incroyable résurrection d'Arturo Ui", ou à tout le moins le désir de proposer un match où les deux protagonistes soient de force équivalente.
Délectation esthétique où se complaisent égoïstement ceux qui ne sont pas concernés véritablement par les enjeux plus ou moins cachés de cette élection (c'est leur dévoilement qui rendrait la campagne intéressante, et il est vrai que F. Hollande n'y aide pas beaucoup); peu importe ce qu'il va en coûter à la valetaille. Ils savent bien pourtant avec quelle brutalité seront réglées certaines questions sociales, si le personnage est réélu.
Sur ce sujet, on lira avec consternation les aveux de P. Ridet, revenant sur sa fascination pour le Sarkozy de 2007, et comment il leur avait "donné (à tous, les journalistes) du talent".
Sans dire ce que eux, lui avaient donné en retour.
Rédigé par : D.H. | 31 mars 2012 à 16h25
Le dernier paragraphe de l'article d'Eric Dupin ne montre-t-il pas qu'il s'agit plus d'un rejet du sarkozysme que d'une adhésion au projet de François Hollande ? La campagne entre dans une phase où le candidat socialiste ne pourra plus se contenter de se laisser porter par la vague des sondages. Il lui faut "durcir" comme disent les communicants, c'est-à-dire être plus précis et percutant sur le fond comme sur la forme. D'autre part, après lecture de l'enquête, on s'aperçoit que celle-ci ne peut pas prendre en compte le recentrage de la campagne, depuis les événements de Toulouse, sur les questions d'intégration, d'immigration, et de lutte contre le terrorisme (cf. la vague d'arrestations la nuit dernière). Enfin, Eric Dupin, dans son excellente synthèse, n'a pas eu le temps d'évoquer un facteur clé : la participation, sur quoi se termine la page d'IPSOS. Nicolas Sarkozy a encore des raisons d'espérer.
Rédigé par : Maxime Leroy | 31 mars 2012 à 18h57
Tiens mon post n'est plus là... censure, monsieur Dupin ? Non bien sûr ! vous n'aimez pas ce mot-là.
C'est simplement la liberté d'expression et la démocratie vue par la gauche.
Vive les débats citoyens, n'est-ce-pas, pourvu que ceux qui ne pensent pas comme vous n'y participent pas.
Je vous souhaite bonne continuation entre vous et vive aussi la France !
Rédigé par : Anne | 01 avril 2012 à 08h06
@ Anne
Tiens mon post n'est plus là.
Personne ne s'en plaindra...
Rédigé par : chatel | 01 avril 2012 à 10h43
Il n'y a que la vérité qui blesse.
Mon post était juste opposant et vif, mais c'est le débat démocratique n'est-ce-pas ?
Mais vous êtes si bien entre vous, dans "le petit club des socialistes heureux" !
En fait Monsieur Dupin, vous accepteriez peut-être des critiques sur Hollande et son programme (?....."être plus précis sur le fond" dit Maxime Leroy : voilà bien ce qu'il veut éviter à tout prix, tant ce serait casse-bibine !).
Le crime de lèze-majesté est de s'en prendre à votre caste d'intouchables : et intouchables, vous l'êtes !
Le seul à s'être fait taper sur les doigts, et qui est tricard même dans votre profession, c'est Airy Routier : c'est dire s'il a franchi des deux pieds la ligne rouge....
Rédigé par : Anne | 01 avril 2012 à 11h10