Cette fois, le doute n’est plus permis. Le pouvoir russe s’est bien saisi de la crise ossète pour tenter de reconquérir une partie de sa zone d’influence perdue avec l’effondrement de l’URSS. En lançant ses blindés à l’intérieur du territoire géorgien, au-delà même des frontières de l’Ossétie du Sud, Moscou démontre que sa préoccupation dépasse le sort de ce petit peuple caucasien. Son but stratégique est de déstabiliser le président de la Georgie, Mikhaïl Saakachvili, résolument pro-américain au point d’avoir envoyé un contingent militaire combattre en Irak aux côtés des Etats-Unis.
Il y a quelques jours encore, l’affaire était moins claire. Lorsque les troubles ont éclaté en Ossétie du Sud, la partie russe pouvait faire valoir quelques arguments à l’appui de ses thèses. C’est le géorgien Joseph Staline qui a coupé en deux l’Ossétie, en 1922, attribuant sa partie sud à son pays d’origine. Or les Ossètes constitue un peuple caucasien dont la langue et la culture se distinguent nettement de celles de la Georgie. A l’époque, l’Ossétie du Sud fut d’ailleurs constituée en région « autonome ». Mais la greffe n’a jamais pris. Les Ossètes du Sud se sont toujours sentis plus proches de leur frères du Nord, eux-mêmes rattachés à la fédération russe. Leur souhait a invariablement été de les rejoindre, et de passer par là-même dans le giron de la Russie. Celle-ci peut ici s’appuyer sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’argument serait toutefois plus convaincant si Moscou l’appliquait aux Tchétchènes qui n’habitent pas très loin des Ossètes…
Cette question nationale récurrente a provoqué une guerre sanglante au début des années quatre-vingt-dix. En 1992, l’Ossétie du Sud a conquis son indépendance de fait. Mais elle restait formellement partie intégrante de la Georgie. Et aucun pays ne reconnaissait ce petit « Etat ». Le conflit fut ainsi gelé pendant de nombreuses années. Jusqu’à ces dernières semaines…
Plusieurs facteurs expliquent l’éclatement du conflit. Le nationalisme imprudent du président géorgien Mikhaïl Saakachvili ne peut être passé sous silence. Il s’est fait élire en 2004 avec la promesse de « réunifier » son pays, c’est-à-dire de reprendre le contrôle des régions indépendantistes comme l’Ossétie du Sud ou l’Abkhazie. Ses pressions ont été tellement mal vécues que les Ossètes méridionaux ont proclamé leur « indépendance » par référendum en 2006. La semaine dernière, des troubles ont éclaté en Ossétie du Sud dans des conditions encore mal éclaircies. Ce qui est sûr, c’est que l’armée géorgienne en a profité pour essayer de reprendre le contrôle de la région.
Grave erreur stratégique. La Russie pouvait d’autant moins laisser passer cette offensive qu’elle avait plusieurs bonnes raisons de sortir ses griffes. Au début de l’année, Moscou avait d’abord prévenu l’Occident qu’il devait s’attendre à de sérieuses difficultés dans la région : quand le Kosovo a déclaré son indépendance, en février avec l’appui des Etats-Unis, les dirigeants russes ont clairement menacé de faire éclater d’autres frontières. Ils pensaient bien sûr à celles de la Georgie. Comment reconnaître le droit des Kosovars à se dégager d’une tutelle nationale jugée oppressante et le refuser aux Ossètes ?
Au-delà de la question ossète, Moscou avait une autre raison stratégique pour s’en prendre à la Géorgie. Ce pays fait des pieds et de mains pour intégrer l’OTAN. Une perspective insupportable pour Vladimir Poutine, resté le véritable maître de la Russie. Une Géorgie déstabilisée serait, à coup sûr, dans l’incapacité de rejoindre l’alliance atlantique. Or Moscou cherche à réaffirmer son influence sur ce Caucase qui faisait partie de son empire à l’époque soviétique.
Restent de triviales considérations économiques qu’on ne saurait oublier. De par sa situation géographique, la Géorgie permet de contourner la Russie par voie d’oléoduc ou de gazoduc. Ce pays est devenu un axe de transport pétrolier avec l’inauguration de l’oléoduc Bakou (Azerbaïdjan)-Tbilissi (Géorgie)-Ceyhan (Turquie). La trop fameuse société russe Gazprom s’intéresse de très près à ce qui se trame sur le territoire géorgien…
Toutes les conditions étaient donc réunies pour que Moscou prenne le risque mesuré de provoquer des cries d’orfraie en Occident en donnant une bonne leçon à la Géorgie. Les Etats-Unis multiplient les protestations verbales et l’Europe cherche tant bien que mal à dégager les voies d’un compromis. En attendant, Poutine est à la manœuvre.
Cet article a été publié sur le site Marianne2 dont je deviens le rédacteur en chef. Ce blog reproduira désormais essentiellement mes articles pour le site de cet hebdomadaire.
Marianne !
J'avoue ne pas aimer du tout le ton très racoleur, très partisan de Marianne, ainsi le manque de sérieux des informations que l'on y trouve. Vous trouver rédacteur en chef de Marianne2 me semble une erreur de casting.
Je pense toujours à l'évènement du jeudi qui après été en tête du lynchage médiatique de Bérégovoy osait titrer à sa mort: "Qui a tué Bérégovoy !"
Rédigé par : Michel | 11 août 2008 à 19h16
Vous apporterez une touche d'intelligence à cet hebdomadaire, je m'en réjouis...
Concernant votre analyse je suis parfaitement en accord avec vous, les points essentiels sont cités et bien analysés. Après l'affaire du Kosovo, il fallait s'attendre à ce que "ça retombe sur la gueule des Occidentaux" comme le disait Mr Poutine. la Russie a du accepter bien des humiliations à ses frontières depuis la chute de l'URSS, sans parler de l'affaire du Koursk, choses que les USA en revanche n'auraient jamais accepté à leurs frontières. Juste retour des choses.
Pour ceux qui pensaient cet état faible et qu'il était désormais possible de faire n'importe quoi à ses frontières en négligeant ses intérêts, les voilà calmer.
Je rigole quand je vois Mr Sarkozy et Mr Kouchner se poser en ambassadeurs de la paix alors qu'ils se sont prononcer en faveur de l'indépendance du Kosovo sans ménager les Russes, c'est d'un pathétique...
Rédigé par : Franck | 12 août 2008 à 08h54
Revenant il y a deux jours de Russie (pour des raisons de banales vacances), je fais chorus avec l'analyse d'Eric Dupin. Notre accompagnateur, Jean - Pierre Arrignon, Professeur d'Histoire, un des meilleurs connaisseurs de la géopolitique russe nous livrait la même analyse. Notamment le fait que depuis 4 ans, les formations militaires russes sont à nouveau relancées et constituent une des voies de formation de prestige, et que l'appareil militaire russe est à nouveau "au top", notamment l'arme blindée.
Le seul petit "iota" que je mettrais, au regard de ce que j'ai récemment appris, c'est que le refrain franco - français sur "Medvedev marionnette de Poutine" semble être une erreur. Medvedev, aux dire de ce spécialiste est un Président qui préside (dans un régime d'ailleurs très Présidentiel). Ce qui explique le lien et le soutien de Poutine à Medvedev pour sa succession, c'est le fait qu'ils sont tous les deux originaires de Saint Petersbourg, et la compétition historique entre Moscou et la capitale de Pierre Le Grand est un aspect non négligeable des alliances politiques personnelles en Russie actuelle (bien au - delà de l'appartenance à l'ex - KGB, Medevedev n'étant d'ailleurs issu de cet organisme).
Rédigé par : Jean - Philippe Roy | 12 août 2008 à 13h46
J'aurais aimé que vous développiez un peu plus quand vous dites " l’Europe cherche tant bien que mal à dégager les voies d’un compromis". En ce sens que vous n'expliquez pas pourquoi l'Europe cherche ce compromis et pourquoi il est vraisemblable qu'elle ne le trouvera pas.
Les pays baltes ( Estonie, Lituanie et Lettonie) sont depuis 2003 membres de l'UE. Ils ont été placés contre leur volonté sous le joug de l'union soviétique. Ils connaissent le grand frère, ils savent de quoi il est capable. Budapest en 1956, Prague en 1968, se rappellent aux souvenirs des hongrois et des Tchéques, les polonais et les roumains n'ont pas oublié les noms de Jaruzelski et de Ceausescu. Tous savent plus que tout autre ce qui pourrait arriver à la Géorgie. Ces pays accepteront difficilement un compromis avec la Russie ce qui met effectivement l'Europe en difficulté.
Le président Georgien a manqué de sens politique et a aussi probablement commis une erreur de jugement. Les dirigeants russes se sont engouffrés dans l'espace ainsi offert. Même si les choses se calment on peut penser que les chances de la Géorgie d'entrer dans l'OTAN se sont bien amenuisées et c'est ce que veut la Russie. En même ce pays lance un avertissement à ceux qui seraient tentés par l'aventure. Pour le reste c'est de la réal-politique où la vie des gens comptent bien peu pour ne pas dire pour rien.
Des civils sont morts, des journalistes sont morts d'autres gravement blessés. Ohé, ohé Robert Ménard où es-tu.
Ceci dit on peut espérer que vous donnerez un peu plus de sérieux à "Marianne". j'ai acheté et lu certains de vos livres mais concernant "Marianne" faut pas me demander l'impossible.
Rédigé par : flamant rose | 12 août 2008 à 14h52
@Eric Dupin,
Félicitations.
Je correspondait régulièrement avec JFK, homme intègre, capable de reconnaître ses erreurs, et je regrette son départ, ses éditos et le ton qui est entrain de disparaître de Marianne. Si vous le voyez, saluez le de ma part.
@Michel, Vous dîtes :
"J'avoue ne pas aimer du tout le ton très racoleur, très partisan de Marianne, ainsi le manque de sérieux des informations que l'on y trouve. Vous trouver rédacteur en chef de Marianne2 me semble une erreur de casting."
Je viens refuser de renouveler mon abonnement (depuis 6 ans) à Marianne,
(ce n’est donc pas par parti pris, que je vous répond), ce n'est pas pour ses informations qui sont, en effet, aussi partisanes que celles du reste des médias en général et Français en particulier :
["Notre travail est de donner aux gens non pas ce qu'ils veulent, mais ce que nous décidons qu'ils doivent avoir." (Richard Salant, ex-président de CBS News.) Ou encore : "Nous vivons dans un monde sale et dangereux. Il y a des choses que le grand public n'a pas besoin de connaître, et ne devrait pas connaître. Je crois que la démocratie prospère quand le gouvernement peut prendre des actions légitimes pour garder ses secrets, et quand la presse peut décider de publier ce qu'elle sait ou non." (Katherine Graham, édit. du Washington Post) .]
Je n'abandonne pas non plus Marianne pour son ton un peu racoleur qui n’est qu’un maquillage sans conséquence…
Mais au contraire parce qu’il est écrit par des journalistes qui ont ramené les tares spécifiques des autres journaux hexagonaux : L’idéalisme déconnecté du réel, le corporatisme, la participation des experts sans expériences et des -sachant- dépourvus de savoir réel.
En fait le seul intérêt de MARIANNE à mes yeux, est de lutter contre le manque de déontologie du reste de la presse:
Le rôle de la blogosphère ne devrait-il pas être de nous réveiller ? En conclusion, je voudrais vous dire une phrase à la manière du grand Jean Mistler qui aurait plue à Jean François Kahn : http://www.academie-francaise.fr/immortels/base/academiciens/fiche.asp?param=632 :
"La politique est l'ensemble des procédés par lesquels des hommes sans prévoyance mènent des hommes sans mémoire grâce à la complicité d’hommes sans morale."
Quand à la soi-disant erreur de casting du patron de ce blog... nous pourrions peut-être avoir l'humilité de l'en laisser seul juge ?
Rédigé par : Ozenfant | 12 août 2008 à 18h46
Bonjour,
Content d'apprendre que vous rejoignez marianne2, ça m'évitera de consulter 2 sites tous les jours... Je n'en aurai plus qu'un !!
J'espère que P Cohen n'est pas viré, ces articles sont souvent de grandes qualités.
Rédigé par : L.B. | 12 août 2008 à 20h27
L.B.
Philippe Cohen n'est évidemment pas "viré" de Marianne. Il vogue vers d'autres projets professionnels et c'est lui qui m'a proposé de le remplacer comme rédacteur en chef du site de Marianne.
Rédigé par : Eric Dupin | 12 août 2008 à 21h08
C'est une analyse qui me convient ! Je me demande si le fait qu'un nombre important de russes se soient installés en Ossétie du temps de l'ex Union soviétique, ne joue pas un rôle dans l'intervention de la Russie ou, pour le moins, serve de justification ?
Rédigé par : alain barré | 13 août 2008 à 07h59
Félicitations mon cher Eric pour cette nomination. Le site est intéressant et je suis sûr que tu vas apporter beaucoup.
Rédigé par : Martin | 13 août 2008 à 16h29
@Jean - Philippe Roy,
Très intéressant ce que vous dîtes, enfin des nouvelles de première main !
@Alain Barré,
Ce qui se passe dans les régions séparatistes d’ABKASIE et d’OSSETIE du SUD n’est pas très clair. Des séparatiste Abkazes semblent avoir lancé une attaque contre la seule région encore en possession des géorgien : Les gorges de KODORI. Le gouvernement géorgien dit que des témoins ont vu, dans des villages contrôlés préalablement par les Géorgiens, des milices pro Russe assistées de soldats russes, mettre un balle dans la tête à des habitants d’ethnie Géorgienne. Ces assertions n’ont pas été vérifiées par les journalistes occidentaux et bien des commentaires officiels du gouvernement géorgien se sont révélées fausses.
Cependant les commentaires des paramilitaire Ossètes déclarant qu’il n’existait pas de "good Georgians" en dehors des Géorgiens morts, fait froid dans le dos.
Les Russes disent que les bombardement géorgiens sur TSKHINVALI ont tué plus de 2000 civils, alors que les Géorgiens disent que c’est la contre attaque Russe qui a causé les dégâts.
Les Ossètes interrogés par la presse ont clairement désigné les coupable : Les troupes Géorgiennes. Ils les accusent même d’avoir tiré sur les civils depuis des positions de sniper.
Ces 2 régions séparatistes sont de véritables "peaux de léopards" avec une majorité russe et des dizaine d'enclaves georgiennes.
Je ne sais même pas si la maman Léopard pourrait reconnaître ses petits dont un grand nombre sont de familles Russo-Géorgiennes.
La seule certitude est que, comme toujours, la presse ne nous dit que ce qu'elle veut bien nous dire.
Rédigé par : Ozenfant | 13 août 2008 à 19h06
@ozenfant
merci pour ces précisions sur la population des 2 régions séparatistes qui "sont de véritables peaux de léopards avec une majorité russe et des dizaines d'enclaves géorgiennes "
Cette précision me paraît être d'importance pour comprendre ce conflit !...
alainB
Rédigé par : alain barré | 16 août 2008 à 20h30
Ravi de constater que je partage -encore une fois- votre analyse (cf http://billy-tallec.typepad.fr/leblogpolitiquedebilly/2008/08/gorgie-le-revan.html )
Et pour marianne2, c'est une excellente nouvelle! Vous arriverez, je n'en doute pas, à mettre un peu plus de rigueur dans cette rédaction intéressante et vivante mais de qualité trop inégale...
Bon courage.
Billy Tallec
Rédigé par : Billy | 19 août 2008 à 11h16