Changement de file
C'est un truc à savoir. Pour attirer l'attention d'un monde médiatique blasé et cynique, rien de tel qu'une petite transgression. Si vous êtes de gauche, faites un clin d'oeil à droite. Dans le cas contraire, faites l'inverse. A cet égard, l'opération "libéral ET socialiste" lancée par Bertrand Delanoë est un succès éclatant. Voici le maire de Paris, hier encore lesté d'une peu flatteuse réputation de classicisme jospinien, hissé subitement aux avant-postes de la modernité socialiste...
Pour peu qu'on le lise, le propos de Delanoë n'est pourtant pas d'une folle audace idéologique. L'aspirant caché à l'Elysée récuse, comme ses petits camarades, l'infâmante étiquette "libéral-socialiste". Son adhésion au libéralisme semble se limiter à un amour des libertés partagé jusqu'à la gauche du PS, hormis peut-être Jean-Luc Mélenchon dans ses bouffées d'admiration pour Hugo Chavez ou le régime chinois. Et si Delanoë célèbre un "humanisme libéral" qui laisserait toute sa place à la "compétition" et à la "concurrence", il définit toujours la gauche comme "le parti de l'impôt" et même "le parti des fonctionnaires". Affirmant que l'heure de la "synthèse" est révolue au sein d'un PS qu'il souhaite bizarrement composé de "managers", le maire de la capitale laisse cependant percer son projet stratégique de mise en minorité de l'aile gauche du parti.
Tacticienne aussi véloce qu'elle est piètre stratège, Ségolène Royal a sauté sur l'occasion. La présidente de Poitou Charentes change brutalement de file pour tenter de doubler Delanoë sur sa gauche. Se découvrant une exigence de cohérence théorique qu'on ne lui connaissait guère, elle assène qu'il est "totalement incompatible" de se déclarer simultanément "libéral et socialiste". Un jugement surprenant de la part d'une ancienne candidate qui imaginait pouvoir dessiner une majorité allant des amis de François Bayrou à ceux d'Olivier Besancenot. Naturellement, Royal trahit ses préoccupations politiciennes lorsqu'elle dit récuser le mot "libéralisme" au simple motif qu'il est "le mot de nos adversaires politiques".
L'affrontement précipité Delanoë-Royal débute ainsi par un faux débat assez caricatural. C'est d'autant plus dommage que le rapport au libéralisme de la gauche est un vrai sujet de discussion. Dans un livre écrit en 2002 ("Sortir la gauche du coma"), j'avais défendu l'idée qu'elle devait cesser de se définir bêtement comme antilibérale et oser réinventer une critique du capitalisme contemporain compatible avec une reconnaissance pleine et entière de l'économie de marché. Une ambition encore plus urgente aujourd'hui que ce système est aux prises avec de sérieuses difficultés. Dans sa dernière chronique, le journaliste économique de tempérament libéral Eric Le Boucher pointe excellemment les limites d'un socialisme naïvement "moral" et invite ces "cossards" de socialistes au travail. Il serait fort aventureux de s'en remettre, pour ce faire, au couple Delanoë-Royal.

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