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mai 2008

26 mai 2008

Changement de file

    C'est un truc à savoir. Pour attirer l'attention d'un monde médiatique blasé et cynique, rien de tel qu'une petite transgression. Si vous êtes de gauche, faites un clin d'oeil à droite. Dans le cas contraire, faites l'inverse. A cet égard, l'opération "libéral ET socialiste" lancée par Bertrand Delanoë est un succès éclatant. Voici le maire de Paris, hier encore lesté d'une peu flatteuse réputation de classicisme jospinien, hissé subitement aux avant-postes de la modernité socialiste...

    Pour peu qu'on le lise, le propos de Delanoë n'est pourtant pas d'une folle audace idéologique. L'aspirant caché à l'Elysée récuse, comme ses petits camarades, l'infâmante étiquette "libéral-socialiste". Son adhésion au libéralisme semble se limiter à un amour des libertés partagé jusqu'à la gauche du PS, hormis peut-être Jean-Luc Mélenchon dans ses bouffées d'admiration pour Hugo Chavez ou le régime chinois. Et si Delanoë célèbre un "humanisme libéral" qui laisserait toute sa place à la "compétition" et à la "concurrence", il définit toujours la gauche comme "le parti de l'impôt" et même "le parti des fonctionnaires".  Affirmant que l'heure de la "synthèse" est révolue au sein d'un PS qu'il souhaite bizarrement composé de "managers",  le maire de la capitale laisse cependant percer son projet stratégique de mise en minorité de l'aile gauche du parti.

     Tacticienne aussi véloce qu'elle est piètre stratège, Ségolène Royal a sauté sur l'occasion. La présidente de Poitou Charentes change brutalement de file pour tenter de doubler Delanoë sur sa gauche. Se découvrant une exigence de cohérence théorique qu'on ne lui connaissait guère, elle assène qu'il est "totalement incompatible" de se déclarer simultanément "libéral et socialiste". Un jugement surprenant de la part d'une ancienne candidate qui imaginait pouvoir dessiner une majorité allant des amis de François Bayrou à ceux d'Olivier Besancenot. Naturellement, Royal trahit ses préoccupations politiciennes lorsqu'elle dit récuser le mot "libéralisme" au simple motif qu'il est "le mot de nos adversaires politiques".

    L'affrontement précipité Delanoë-Royal débute ainsi par un faux débat assez caricatural. C'est d'autant plus dommage que le rapport au libéralisme de la gauche est un vrai sujet de discussion. Dans un livre écrit en 2002 ("Sortir la gauche du coma"), j'avais défendu l'idée qu'elle devait cesser de se définir bêtement comme antilibérale et oser réinventer une critique du capitalisme contemporain compatible avec une reconnaissance pleine et entière de l'économie de marché. Une ambition encore plus urgente aujourd'hui que ce système est aux prises avec de sérieuses difficultés. Dans sa dernière chronique, le journaliste économique de tempérament libéral Eric Le Boucher pointe excellemment les limites d'un socialisme naïvement "moral" et invite ces "cossards" de socialistes au travail. Il serait fort aventureux de s'en remettre, pour ce faire, au couple Delanoë-Royal. 

19 mai 2008

Paradoxes socialistes

    La géographie socialiste est parfois paradoxale. Ségolène Royal et Bertrand Delanoë sont d'accord sur l'essentiel mais ils sont devenus des adversaires irréductibles. Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius sont en désaccord sur l'essentiel mais ils sont devenus des alliés potentiels. Tout ceci est cependant d'une logique imparable. La présidence de Poitou-Charentes et le maire de Paris n'ont pas exactement la même idée sur l'identité du futur candidat à l'élection présidentielle. Accessoirement, mais ce n'est pas non plus négligeable, leur manière de faire de la politique les distingue nettement. Symétriquement, l'attelage baroque des "reconstructeurs" - sainte alliance de strauss-kahniens et de fabiusiens - vise à peser sur l'affrontement Delanoë-Royal à défaut de pouvoir l'empêcher.

    Même si la situation demeure très mouvante, le futur congrès de Reims du PS semble bien devoir s'organiser autour de l'opposition entre les deux principaux présidentiables du parti. Royal avance au pas de charge. Elle annonce clairement sa volonté de devenir le "chef" des socialistes à ses partisans sagement réunis en cercle autour d'elle. L'ancienne candidate part toutefois à la bataille avec plusieurs handicaps. Elle a perdu l'avantage décisif d'être plus populaire que ses concurrents. Ses appuis au sein du PS sont incomparablement plus mesurés qu'en 2006, comme en témoigne la réserve observée à son endroit par les plus grosses fédérations. Prônant toujours une "démocratie participative" qui en reste désespérément au stade du questionnement, Royal peine enfin à définir une claire orientation politique.

    En face, Bertrand Delanoë marque des points alors même qu'il s'est bien gardé de faire preuve "de l'audace" dont il a fait le titre du livre qu'il publie le 22 mai. Le maire de Paris a publié un manifeste dont le classicisme mesuré n'avait rien d'enthousiasmant. Mais il engrange de plus en plus de soutiens, plus ou moins directs, après n'avoir été soutenu, dans un premier temps, que par le canal historique jospiniste. Le ralliement de Michel Destot, maire de Grenoble, ainsi d'autres anciens supporters de DSK, ou même de Royal, en témoigne.

    Nombreux sont certes les socialistes aussi peu convaincus par Delanoë que par Royal. Les partisans de DSK ont même fait ce weekend comme si leur champion, exilé à Washington par la grâce de Nicolas Sarkozy, pouvait revenir en 2012 combattre celui qui  l'a fait nommer à la tête du FMI. Les "reconstructeurs" rêvent, avec l'appui de plus en plus explicite de Fabius, de se frayer une "troisième voie". Mais aucun des candidats déclarés au poste de premier secrétaire (Julien Dray, Pierre Moscovici et les autres) n'a vraiment le profil de l'emploi. Et il est significatif que, Martine Aubry en tête, la plupart des acteurs de cette troisième composante soient finalement plus proches de Delanoë que de Royal.

13 mai 2008

Yalta français

    Le pouvoir national à droite. Les pouvoirs locaux à gauche. Le renouvellement municipal et cantonal de 2008 a accentué un insolite partage du territoire. La droite contrôle la présidence de la République, le gouvernement, l’Assemblée nationale et le Sénat. La gauche dirige la quasi-totalité des régions, près des deux-tiers des départements et les trois-quarts des plus grandes villes. Ce partage des responsabilités plaît apparemment à une majorité de Français. Il n’en comporte pas moins de sérieux risques, au moins pour l’opposition.

    L’illusion du contre-pouvoir flotte dans les rangs socialistes. Fidèle à elle-même, Ségolène Royal en appelle à la résistance à partir des « territoires » contrôlés par la gauche. Elle promet aux électeurs de « réparer les dégâts nationaux » provoqués par la politique gouvernementale. Les collectivités locales auraient vocation à protéger le peuple contre les ravages d’une politique anti-sociale. De manière plus positive, d’aucuns imaginent transformer ces pouvoirs locaux en lieux d’expérimentation d’un « nouveau socialisme » pragmatique. En 2004, déjà, les régions roses devaient être d’inventifs laboratoires…

    La tentation du socialisme territorial s’appuie sur une ancienne tradition. Le municipalisme a profondément marqué l’histoire du socialisme français. Depuis la première conquête de la commune de Commentry (Allier), en 1882, les communes sont devenues le berceau d’une gauche coupée du syndicalisme par la charte d’Amiens. Les socialistes contrôlaient 297 communes en 1912 et déjà 1375 en 1935. De grandes villes comme Brest, Lille ou Toulouse ont été conquises avant 1914. Grâce à des politiques audacieuses en matière de services publics, d’aide sociale, de logement ou de culture, les élus socialistes ont organisé une résistance concrète au capitalisme. Avec ses cités rouges, le communisme municipal s’est inscrit dans la même lignée. Au travers de l’encadrement social et de la politisation du quotidien, un avant-goût de socialisme fut offert aux populations ouvrières.

    Le contexte actuel est cependant, pour le moins, différent. Ne croyant plus à l’avenir radieux, la gauche est devenue gestionnaire. Ses municipalités peuvent certes aider les plus démunis en leur accordant des avantages supplémentaires. Ses collectivités ont encore le loisir d’imprimer leur marque sur le développement local ou sur l’animation culturelle. Mais une gauche incapable d’inscrire son action dans une pensée globale s’expose au danger d’être réduite à l’accompagnement social de dynamiques politiques et économiques non maîtrisables. C’est la promesse peu réjouissante d’un « socialisme sparadrap ».

    Malgré la décentralisation, les masses financières brassées par les collectivités locales ne doivent pas aveugler. Beaucoup de dépenses sont contraintes par des législations nationales et c’est le pouvoir central qui décide des dotations financières à ces collectivités. Le socialisme territorial se heurtera vite à ses limites, sauf à décider de prélèvements fiscaux impopulaires.

    L’histoire enseigne aussi que le municipalisme soumet la gauche à de graves travers. Pendant sa traversée du désert, la SFIO s’est repliée sur des fiefs soumis à des notables tout-puissants. Les militants étaient à leur dévotion et la direction du parti ne se mêlait pas de leurs affaires. A Montpellier, Georges Frêche a fait survivre ces pratiques. Le PS d’aujourd’hui est souvent structuré par des élus locaux qui contrôlent étroitement leur territoire. Les alliances politiques qui assurent leurs succès électoraux sont désormais à géométrie variable, comme à la belle époque de Guy Mollet.

    En 1968, la moitié des membres de la SFIO étaient des élus municipaux. Depuis le reflux des nouveaux adhérents attirés par la braderie de 2007, le PS est à nouveau dominé par le poids des élus et de ceux qui vivent, d’une manière ou d’une autre, du pouvoir local. Les grands barons du parti ont-ils d’ailleurs vraiment intérêt à une reconquête nationale qui les exposerait au risque d’être sanctionnés, par ricochet, lors des scrutins locaux ?

    Le passé est enfin révélateur d’une mutation des élites roses. Dans les années soixante-dix, les conquérants du PS refondé à Epinay s’emparaient des cités à partir de leur pouvoir dans le parti. Jean-Pierre Chevènement fut ainsi parachuté, non sans turbulences, à Belfort. La jeune garde socialiste y apprenait l’exercice des responsabilités. En 2008, c’est plutôt le pouvoir local qui légitime les ambitions nationales. Ségolène Royal s’est sentie pousser des ailes depuis sa belle victoire de 2004 en Poitou-Charentes. Bertrand Delanoë a rebondi de son bastion parisien. Ces élus, comme un Gérard Collomb qui n’a pas encore manifesté ses prétentions, ont en commun une approche « désidéologisée » très en vogue. Rappelons tout de même que le municipalisme a aussi fait sombrer le socialisme d’antan dans l’opportunisme le plus plat.

Article publié dans Enjeux-Les Echos de mai 2008.

07 mai 2008

Calamity Hillary

    The game is over.  Hillary Clinton a perdu hier les minces chances qui lui restaient de décrocher l'investiture démocrate. Sa très courte victoire dans l'Indiana et sa large défaite en Caroline du Nord lui interdisent désormais tout espoir de convaincre les "super-délégués" de son parti de se porter à son secours. Barack Obama sera bien le candidat démocrate opposé au républicain John McCain à l'automne prochain.

    Et pourtant, l'ancienne "first lady" a encore juré qu'elle continuait le combat et demandé à ses supporters de l'aider financièrement. Cet entêtement doit beaucoup au caractère de cette forte personnalité qui, assurée du soutien de l'establishment démocrate, croyait presque que le job de la Maison Blanche lui revenait de droit. Il n'en est pas moins très dommageable politiquement pour les démocrates. Les précédents historiques montrent que le parti qui a connu l'épreuve de primaires prolongées perd généralement l'élection générale.

    Le risque pour Obama est d'autant plus réel que Clinton n'a pas hésité à creuser de dangereuses divisions, sociologiques et même raciales, au sein de l'électorat démocrate pour affaiblir son rival. Sa campagne démagogique, aux accents parfois proches de la propagande républicaine, laissera des traces. Le contexte général - rejet de la guerre en Irak, inquiétudes générées par la crise économique, aspiration au changement après deux mandats républicains - favorise certes l'alternance. Mais Obama devra faire preuve d'une grande habileté pour réunifier son parti, un camp divisé étant toujours promis à la défaite.

05 mai 2008

Enfants de Mai

    C'est peu dire que l'on nous bassine avec Mai 68. Pour autant, cette manie très française de la commémoration produit aussi des choses intéressantes. Le livre touchant de Virginie Linhart (1) offre un regard subtil et sensible sur l'héritage des "événements". Née en 1966, la fille de Robert - l'auteur du célèbre "L'établi" (2) - explore l'aventure tragique de son père par la biais d'une enquête auprès des enfants de militants révolutionnaires. Après avoir été un des principaux dirigeants maoïstes français, Robert Linhart a tenté de se suicider en 1981 puis a sombré dans le mutisme...

    Au-delà de ses raisons intimes, le long silence de Robert Linhart suggère l'impossibilité de s'adapter à un monde où les certitudes révolutionnaires ont disparu. Le complexe de supériorité des anciens gauchistes, trop confiants dans les pouvoirs de l'intellect et de la théorie, transparait au fil des témoignages. L'épreuve du désenchantement qui succède à l'engagement militant extrême a fait bien des dégâts, sur cette génération comme sur la suivante par ricochet.

    Le livre brosse encore un tableau nuancé des difficultés de filiation endurées par les enfants de Mai. Il est pas toujours facile d'avoir eu des parents qui voulaient à tout prix faire le bonheur de l'humanité mais qui se désintéressaient de leurs enfants. Si l'auteur ne participe nullement aux charges anti-68, les récits qu'elle rapporte disent le manque de repères dont ont souvent souffert les rejetons de "soixante-huitards". Devenus parents à leur tour, ils ont généralement réhabilité les règles, et parfois même renoué avec un certain conformisme bourgeois. Contrairement à ce que l'on affirmait péremptoirement il y a quarante ans, tout n'est pas politique.

(1) Virginie Linhart, "Le jour où mon père s'est tu", Seuil, 2008.
(2) Robert Linhart, "L'Etabli", Editions de Minuit, 1978.

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