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février 2008

29 février 2008

Vote Avertissement

    Quand 36.000 communes élisent le même jour leurs représentants, l’enjeu du scrutin est local mais sa signification est nationale. Le facteur politique joue d’autant plus que le pouvoir en place est impopulaire. C’est aujourd’hui le cas de manière flagrante. A une semaine du premier tour des élections municipales, le climat est très nettement défavorable à la majorité.

    Nicolas Sarkozy continue à descendre l’escalier de l’impopularité. Sa cote est désormais lourdement négative (de 14 à 28 points selon les instituts) dans toutes les dernières vagues d’enquête. Or la relative popularité de François Fillon, dont la cote ascendante tranche avec ce désaveu présidentiel, ne le compense pas complètement. D’abord quantitativement : le Premier ministre n’est pas aussi clairement populaire que le chef de l’Etat est impopulaire. Selon les instituts, sa cote oscille entre un solde positif de 23 points et un solde négatif de 5 points. Au total, le solde de l’exécutif est négatif chez les sept instituts qui mesurent la popularité des gouvernants.

    Qualitativement, l’indulgence des Français à l’égard de Fillon comporte par ailleurs une dose d’ambiguïté. Manifeste-t-elle, autant qu’on veut le croire à l’Elysée et à Matignon, un appui des électeurs à la politique menée depuis huit mois ? Le sage chef du gouvernement ne profite-t-il pas plutôt d’un effet de contraste avec l’agitation reprochée au chef de l’Etat ? Se déclarer satisfait de Fillon est une autre manière de dire son mécontentement à l’égard de Sarkozy dont nul ne peut ignorer qu’il est le véritable inspirateur de l’exécutif.

    L’incident du salon de l’Agriculture, où le chef de l’Etat s’est laissé aller à l’injure, est le type même d’événement mineur qui frappe intensément l’opinion. Mais les polémiques sur le comportement de Sarkozy n’auraient pas le même retentissement si les Français ne ressentaient pas une vive déception à l’égard de son action. Celle-ci est à la hauteur des attentes soulevées par la campagne volontariste du candidat de l’UMP en 2007 et de l’activisme déployé tous azimuts par le nouveau président.

    Aussi la droite n’est-elle pas menacée d’un classique « vote-sanction » tel qu’il s’était manifesté lors des régionales de 2004. L’électorat avait alors puni un gouvernement Raffarin en butte à toute une série de contestations sociales. Il est bien trop tôt pour que les Français tirent le bilan de l’ère sarkozienne. Mais il est déjà temps qu’ils expriment leur mécontentement à l’égard de certaines mesures impopulaires (comme la réforme de la carte judiciaire ou les franchises médicales) et surtout qu’ils fassent part de leurs inquiétudes (le sentiment répandu d’une baisse du pouvoir d’achat). Tout ceci créée les conditions d’un « vote-avertissement » susceptible de transcender le clivage droite-gauche.

    La personnalité de Sarkozy ayant cessé de séduire une fraction de l’électorat de gauche et la stratégie d’ouverture ne neutralisant plus l’opposition, la mobilisation électorale de cette dernière est prévisible. Les couches populaires, qui avaient joué un rôle stratégique dans la victoire du 6 mai, ont toutes les chances de manquer à l’appel de l’UMP le 9 mars. En outre, le désir d’envoyer un message d’avertissement tentera une partie de l’électorat de droite. Il y a ceux – notamment les plus âgés – qui sont irrités par la conduite d’un homme qui peine à incarner la fonction présidentielle. Et d’autres qui lui reprochent une politique brouillonne et insuffisamment cohérente. La majorité risque ainsi de souffrir d’une abstention différentielle en sa défaveur.

    Même si les candidats privilégient sur le terrain les thèmes locaux, une puissante dynamique nationale semble porter la gauche sauf là où le maire de droite jouit d’une solide position. C’est le cas à Bordeaux où les sondages ne montrent aucun affaiblissement d’Alain Juppé. Mais d’autres maires de droite de grandes villes vont pâtir de ce climat. A Marseille, les enquêtes suggèrent un renversement de tendance. Jean-Claude Gaudin a perdu son statut de favori en quelques semaines. Une évolution analogue laisse à la gauche une vraie chance de conquérir Toulouse. Le vent national aidera encore les socialistes à reprendre la mairie de Strasbourg. Une victoire de l’opposition dans ces trois grandes villes aurait un fort retentissement symbolique.

    Dans un scrutin qui s’annonce aussi politisé, marqué par une réaction anti-Sarkozy que la gauche n’a même pas besoin d’exciter, nombreuses seront les communes qui changeront de couleur. La gauche, qui avait perdu, en 2001, sa position traditionnellement dominante dans les villes de plus de 30.000 habitants, devrait facilement la retrouver. Même le PCF pourrait en profiter avec la possible reconquête de Dieppe ou du Havre. La droite devrait se contenter de maigres conquêtes, là où ses adversaires sont très divisés comme à Belfort. Finalement, Sarkozy a eu raison très tôt. Dés le début de l’année, il avait prévenu ses amis que ces municipales seraient inévitablement politisées.

Article publié dans Les Echos du 29 février 2008.

25 février 2008

Président casse-toi

    Nicolas Sarkozy est assurément moins fou que nous le susurrent les plus acharnés de ses détracteurs. Tout au plus souffre-t-il d’une « maladie de l’ego » diagnostiquée sans fard par la presse internationale. Si ce mal est loin de lui être propre dans la classe politique, en France comme ailleurs, le quotidien espagnol El Pais juge néanmoins cette « hypertrophie probablement incurable ».

    Une chose est certaine : le président de la République réagit fort mal à son brutal changement de statut dans l’opinion. L’ancien candidat charismatique est devenu un chef d’Etat lourdement impopulaire. Loin d’un quelconque calcul populiste, le désormais célèbre « casse toi, pauvre con » exprime la vérité profonde de son présent désarroi. « Sarko » congédie sans ménagement l’électeur mécontent et acariâtre que les sondeurs rencontrent de plus en plus fréquemment. Une forme de déni de réalité sur fond de caractère que la fonction présidentielle se révèle décidément incapable de dompter.

    Face à l’adversité, le chef de l’Etat peut réagir de deux manières : changer de politique ou de pratique. Contrairement à beaucoup d’observateurs, je demeure persuadé que les Français sont d’abord déçus par son action sur le fond. Le différentiel de popularité inédit dont bénéficie le Premier ministre fait souvent l’objet d’un contresens. On croit que les électeurs approuvent l’action gouvernementale mais rejettent le style du président. Mais l’interprétation inverse peut être soutenue. Les Français savent parfaitement que c’est le chef de l’Etat qui décide personnellement de la politique menée. C’est très logiquement qu’ils lui reprochent son manque de résultats. François Fillon en est tenu pour moins responsable. Et l’indulgence manifestée à son endroit tient, pour beaucoup, à la sobriété de son comportement public qui contraste avec l’attitude de son supérieur hiérarchique.

    Car il est clair que l’incessante agitation sarkozienne a rendu encore plus contestable une politique qui n’a pas concrétisé les espoirs soulevés en 2007. A défaut de changer de politique – ce qui n’est pas une mince affaire – ou en attendant qu’elle porte ses fruits – ce qui est la thèse officielle – il conviendrait alors que le président change de pratique.

    Pour l’heure, il n’en prend guère le chemin. Comme on pouvait le craindre, Sarkozy choisit la fuite en avant. Prisonnier de ses vieilles ficelles, il tente de réactiver la démagogie sécuritaire. Etienne Mougeotte s’en réjouit dans un éditorial bizarrement intitulé « Que les assassins commencent ». Le directeur du Figaro se moque que le chef de l’Etat, chargé de veiller au respect des institutions, ose demander au premier président de la Cour de cassation les moyens de contourner une décision du Conseil constitutionnel. Cette manière agir témoigne d’un dangereux syndrome de toute-puissance que j’avais eu l’honneur d’analyser dans les colonnes de ce quotidien alors même que Sarkozy était encore adoubé par l’opinion…

    Le président gagnerait à être plus attentif à la prose d’Edouard Balladur qu’à celle d’Etienne Mougeotte. Dans le style feutré qui lui est propre, l’ancien mentor de Sarkozy vient de sommer son ancien protégé de changer de « méthode », de « rythme », de remettre dans l’ordre dans le gouvernement comme à l’Elysée, ou encore de se plier enfin aux règles de la « sobriété » et de la « concertation ». Bref, de changer du tout au tout sa manière d’agir. L’hôte actuel de l’Elysée serait sans doute mal inspiré de lui rétorquer, même avec la plus onctueuse des amabilités : « Ayez l’obligeance de vous écarter de mon champ de vision, triste Sire déchu que vous êtes ».

22 février 2008

Election cachée

    Attention, une élection peut en cacher une autre. Depuis 1998, le scrutin cantonal a perdu son autonomie. Les conseillers généraux sont renouvelés par moitié, tantôt avec les conseillers municipaux, tantôt avec les conseillers régionaux. Ces regroupements de vote avaient pour objectif de stimuler la participation. Un but pas véritablement atteint puisque l'abstention aux cantonales continue à osciller autour d'un bon tiers des électeurs inscrits. La simultanéité de la désignation des élus des départements avec ceux des régions ou des communes a plutôt eu l'inconvénient de faire glisser dans l'ombre les batailles cantonales. Les médias se focalisent sur les enjeux municipaux et ne se préoccupent guère du sort des départements qui sera aussi en question les 9 et 16 mars.

    Dans la hiérarchie des pouvoirs locaux, les départements occupent pourtant une place de choix. Les conseils généraux qui les dirigent disposent de budgets imposants même si beaucoup de dépenses sont contraintes. Héritage de la Révolution, le département n'est pas près de disparaître. La rapidité avec laquelle Nicolas Sarkozy a écarté la proposition de les supprimer avancée par le rapport Attali en témoigne. Aussi les états-majors des partis scrutent-ils avec attention la future donne cantonale.

    La droite s'intéresse tout particulièrement à ce scrutin, et pas seulement Jean Sarkozy, candidat de dernière heure dans le canton de Neuilly-Sud. Elle espère qu'un résultat honorable aux cantonales compensera ses probables défaites municipales. Plusieurs raisons fondent ce calcul. La première est que le scrutin cantonal est traditionnellement moins politisé bien qu'il lui soit également arrivé d'être emporté par les bourrasques d'un « vote sanction » dirigé contre le pouvoir en place. La participation électorale est généralement plus forte dans les cantons ruraux, où le conseiller général est un notable relativement connu et où la droite conserve un avantage structurel. Le contrôle politique des départements dépend, en outre, souvent de facteurs locaux qui limitent les dynamiques électorales nationales. Certains conseillers généraux de départements à dominante rurale sont peu marqués politiquement et l'élection du président, à bulletins secrets, réserve parfois quelques surprises au regard du vote des électeurs.

    L'optimisme relatif de la majorité est encore basé sur la référence historique du prochain scrutin cantonal. C'est la série de sièges élus en 2001 qui sera renouvelée en mars. Le partage des voix entre droite et gauche fut relativement équilibré il y a sept ans et la gauche avait alors conquis au total 6 nouveaux départements. L'opposition actuelle a ensuite remporté les cantonales de 2004 en ajoutant à son armée départementale 10 nouvelles unités (Hautes-Alpes, Cher, Charente, Doubs, Drôme, Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique, Oise, Saône-et-Loire, Seine-et-Marne). Pour la première fois dans l'histoire électorale, la gauche gouverne une majorité de départements (51 contre 49 à la droite). Il lui sera mathématiquement difficile de progresser encore énormément...

    L'examen des contextes locaux laisse d'ailleurs présager de multiples chassés-croisés. Certains départements basculeront à droite tandis que d'autres effectueront le trajet inverse. A l'UMP, on lorgne, avec une certaine confiance, la reconquête du Cher, du Doubs et de la Seine-et-Marne. La gauche ne dispose que d'un siège de majorité dans ces conseils généraux où la droite avait été défaite en raison de ses divisions internes. La majorité entretient également quelques espoirs dans les Hautes-Alpes, la Drôme, l'Oise, les Pyrénées-Orientales ou encore le Val-de-Marne où le PCF est en danger.

    Symétriquement, la gauche se prépare à s'emparer d'une nouvelle série de départements. Le PS espère sérieusement prendre la présidence de la Corrèze où son premier secrétaire, François Hollande, veut se tailler un nouveau fief. La gauche est également donnée favorite en Charente-Maritime, en Indre-et-Loire, dans les Deux-Sèvres, dans le Lot-et-Garonne. Elle pourrait encore conquérir l'Ain, la Côte-d'Or et le Val-d'Oise. Dans l'Allier, où une cantonale partielle a déjà fait basculer la majorité du conseil général à gauche, c'est le PCF qui pourrait hériter d'une nouvelle présidence. Cela le consolerait de la perte possible de celle de la Seine-Saint-Denis visée de manière pressante par le socialiste Claude Bartolone.

    Au total, les pertes des uns pourraient équilibrer, à quelques unités, les gains des autres. Mais cette hypothèse de match cantonal presque nul ne vaut qu'en l'absence d'une puissante dynamique électorale nationale. Or les sondages calamiteux qui se succèdent pour le président fragilisent cette hypothèse. En 2004, déjà, la droite avait imaginé que le sort des urnes lui serait plus favorable aux cantonales qu'aux régionales. Une attente finalement déçue. Au soir du 16 mars, la gauche pourrait, pour la première fois, diriger à la fois une majorité de villes, de départements et de régions.

Article publié dans Les Echos du 22 février 2008.

15 février 2008

Maires à l'épreuve

    Le pesant contexte national n'empêchera pas les facteurs locaux d'influer sur le résultat des élections municipales. Même dans les communes urbaines où le scrutin est politisé, l'électeur sanctionne la performance de son maire. Si la gauche a toutes les chances d'agrandir son territoire communal en mars, les basculements de villes ne seront pas à sens unique. L'équation locale produit toujours des mouvements à contre-courant de la tendance nationale.

    La théorie des « cycles municipaux », formulée par Pierre Martin, explique ces spécificités locales (1). Etudes statistiques serrées à l'appui, le politologue démontre tout d'abord que l'impact personnel du maire sortant est maximal à l'issue de son premier mandat. Ce facteur est, en règle générale, positif. L'auteur évoque même un « état de grâce » qui durerait tout au long de cette première phase d'exercice du pouvoir. Le maire nouvellement élu acquiert automatiquement une forte notoriété qui l'avantage ensuite sur ses concurrents. Un atout plus présent dans les grandes cités, où rares sont les personnages connus de l'électeur moyen, contrairement à ce qui se passe dans les communes rurales.

    Selon ce schéma, la réélection probable des socialistes Bertrand Delanoë, à Paris, et Gérard Collomb, à Lyon, ne saurait surprendre. Ces deux édiles du PS ont été élus de justesse en 2001, mais ils ont ensuite réussi à incarner leur ville. En fin de premier mandat, ils n'apparaissent guère menacés.

    Dans certains cas, toutefois, l'impact personnel du maire peut se révéler négatif ou insuffisamment positif pour assurer sa première réélection. A Strasbourg, Fabienne Keller (UMP) ne s'est pas assez imposée pour être à l'abri d'une défaite et d'un retour de la gauche à l'hôtel de ville. A Rouen, Pierre Albertini (divers droite) est, de l'avis général, en danger d'être battu après avoir été élu de justesse il y a sept ans (51,3 % des suffrages exprimés).

    La thèse du cycle municipal stipule encore que les maires ne peuvent compter sur une prime à l'ancienneté. Au contraire, le phénomène d'usure du pouvoir les guette tous, même si leur manière d'agir peut en différer les conséquences. Autrement dit, il faut être vraiment mauvais pour être battu à l'issue de son premier mandat. Mais il faut être très bon pour être réélu à de nombreuses reprises.

    Vues de près, les causes d'un échec municipal sont rarement mystérieuses. Trois facteurs principaux mettent en danger une équipe sortante. Il y a d'abord les divisions qui la minent, notamment en écho aux dérives autoritaires de l'édile. Battue aux dernières élections législatives, l'UMP Brigitte Le Brethon part en position défavorable à Caen en raison de la division de la droite. A Reims aussi, les conflits internes à la majorité de droite pourraient lui coûter une ville conservée de justesse en 2001 (51,6 %) et où, de plus, le maire ne se représente pas.

    Or cette absence dans la compétition du vainqueur précédent est un second facteur de fragilité pour l'équipe en place. Une gauche gravement divisée risque d'en faire les frais à Belfort où Jean-Pierre Chevènement (MRC), élu maire en 1977, ne se représente pas. A Dieppe, c'est le PCF qui pourrait tirer profit, à la tête d'une liste d'union de la gauche, de l'absence d'un maire sortant lourdement battu aux législatives et remplacé par un candidat de droite qui peine à assumer son bilan.

    Le mandat de trop est la troisième raison classique d'une déroute municipale. Même doté de réelles qualités politiques et/ou managériales, un élu finit toujours pas lasser l'électeur. Jean-Marie Rausch (divers droite) tente le diable, à Metz, en postulant à un septième mandat à soixante-dix-huit ans. A Nancy, la présence de la soeur de Rachida Dati sur la liste d'André Rossinot (UMP), candidat à un cinquième mandat, ne le met pas à l'abri de la défaite dans une ville où la gauche s'est renforcée lors des derniers scrutins.   

    Pour lutter contre l'usure du pouvoir, une stratégie prisée de longue date par les élus locaux est celle de l'ouverture. Elle a été mise en oeuvre par Jean-Claude Gaudin (UMP) à Marseille, en fin de deuxième mandat, avec le ralliement de l'ancien dirigeant socialiste Philippe Sanmarco. Mais son adversaire socialiste lui a rendu la monnaie de sa pièce en séduisant un ancien proche de Charles Pasqua. Les Marseillais arbitreront peut-être ce duel en pensant à la gestion municipale concrète...

    Certaines villes, où existe une discordance entre le tempérament local et la couleur du maire, résisteront, enfin, difficilement à une remise en cohérence dans l'hypothèse d'une forte poussée générale de la gauche. On songe ici à Toulouse, gérée par la droite depuis 1971, mais qui a toujours penché à gauche et où l'impact personnel de Dominique Baudis a disparu. De même, Saint-Brieuc, où la gauche totalisa 58,4 % des voix au second tour de la présidentielle, pourrait revenir dans le giron socialiste. La raison locale doit être forte pour conjurer une puissante dynamique nationale.

(1) Pierre Martin, « Les Elections municipales en France depuis 1945 », La Documentation française, 2001.

Article publié dans Les Echos du 15 février 2008.

13 février 2008

Sarko déglingue

    La comédie de Neuilly-sur-Seine est emblématique de la drôle de tournure que prend l'aventure sarkozienne. Dans la ville du premier exploit politique du futur président de la République - réussir à s'emparer de la mairie à 28 ans à la barbe de Charles Pasqua - la droite se ridiculise neuf mois seulement après le sacre électoral de son ancien maire. Nicolas Sarkozy a ici réussi à passer brutalement du fantasme de toute-puissance à l'aveu d'une opportuniste impuissance politique.

    C'était pêché d'orgueil que de vouloir imposer, par le fait du prince influencé par la princesse d'alors, son propre porte-parole à l'Elysée dans la ville la plus riche de France . Et c'est une coupable lâcheté, pour l'UMP, de se rallier aujourd'hui piteusement au candidat divers droite du coin. On comprend la révolte d'Arnaud Teullé, ancien adjoint de Sarkozy en position de lui succéder, qui avait avalé le parchutage de David Martinon, mais qui n'a pas pu encaisser d'être à nouveau privé de l'investiture au profit de l'ancien dissident de droite étrangement adoubé par le parti présidentiel.

    Découvrant subitement les affres de l'impopularité, le chef de l'Etat est, lui-même, passé sans transition d'une excessive confiance en lui à un trouble apparent. Lorsque Sarkozy fuit les journalistes, c'est que quelque chose ne tourne pas rond chez lui. Ce champion de la politique peine à comprendre ce qui lui arrive. Sa chute de popularité ne serait pas "un problème de fond", a-t-il commencé par réagir dans une forme de dénégation du réel.

    Malgré une carrière mouvementée, Sarkozy n'a jamais connu un problème personnel aussi grave avec les Français. En 1995, il a surtout subi, au sein du RPR où on le qualifiait de traître, les conséquences de l'échec présidentiel d'Edouard Balladur. C'était d'autant moins le sien qu'il avait donné à l'époque à son candidat des conseils que celui-ci n'avait pas suivis. Sa contre-performance aux européennes de 1999 (12,8%) ne peut pas non plus lui être totalement imputée. Sarkozy avait succédé en catastrophe à Philippe Séguin et il conduisait un attelage bancal avec Alain Madelin.

    En 2007, Sarkozy a gagné presque seul le grand prix élyséen au terme d'une campagne volontariste. Son élection avait même redonné aux Français l'espoir que la politique puisse enfin améliorer leur sort. La déception d'aujourd'hui est à la hauteur des attentes d'hier. Les erreurs d'image du président bling-bling n'ont fait qu'aggraver ce qui est ressenti comme une impuissance du sarkozysme à régler les problèmes réels du pays. C'est bien sa politique qui est en cause.

    Comment cet animal politique hors série va-t-il réagir ? Dans un premier temps, la fuite en avant est l'hypothèse la plus probable. Le président va peut-être continuer à labourer le "terrain", parier encore sur son talent de manipulateur de la communication et s'adonner à un populisme qui n'est que la forme moderne de la démagogie. Mais les Français commencent à piger tous ces trucs et ces remèdes risquent d'être de moins en moins efficaces. Une chose est certaine: il ne lui suffira pas non plus, comme le lui conseillent ses conseillers les plus sages mais aussi les moins imaginatifs, de mieux expliquer et hiérarchiser sa politique...

11 février 2008

Attention, sondages

    A un mois du scrutin municipal, le climat s'alourdit pour la majorité. Confirmée par une kyrielle d'enquêtes, la chute de popularité de Nicolas Sarkozy fait craindre à la droite d'en subir les conséquences les 9 et 16 mars. D'ores et déjà, la classe politique anticipe un succès de la gauche. « Je crois que nous allons gagner ces élections », a osé déclarer publiquement Bruno Le Roux, secrétaire national du PS chargé des élections. François Hollande a lui-même pronostiqué le gain d'une trentaine de grandes villes, au risque de sembler vendre prématurément la peau de l'ours. Du côté de l'UMP, on se prépare sans illusion à une série de défaites. Alain Marleix, l'expert électoral de cette formation, a reconnu, sur Europe 1 le 10 janvier, que la droite était menacée à Saint-Etienne, Cahors, Laval, Quimper, Tarbes, Rouen ou encore Caen.

    Les enquêtes d'opinion ne démentent pas ces anticipations. Elles ne laissent tout d'abord aucune chance à la droite de reconquérir les deux grandes métropoles perdues en 2001 : Paris et Lyon. Dans la capitale, le maire sortant devrait se succéder à lui-même sans difficulté. L'avance des listes de Bertrand Delanoë sur celles de Françoise de Panafieu varie de 8 à 12 points, au premier tour, selon les instituts. Dans la cité des Gaules, Gérard Collomb part également grand favori. Les listes de gauche sont créditées d'intentions de vote supérieures d'une dizaine à une vingtaine de points à celles de la droite !

    D'autres mairies de gauche semblent à l'abri d'un basculement politique. A Lille, Martine Aubry dominerait Sébastien Huyghe d'une vingtaine de points, selon l'Ifop. A Dijon, François Rebsamen serait réélu dès le premier tour, d'après une enquête TNS-Sofres. Certaines successions socialistes pourraient s'accomplir aisément. A Montpellier, à en croire les enquêtes Ifop et Ipsos, la socialiste Hélène Mandroux est bien partie pour remporter le siège longtemps détenu par Georges Frêche - siège qu'elle occupe depuis la démission de ce dernier, en avril 2004, pour cause de cumul des mandats. A Rennes, un sondage CSA est extrêmement favorable au socialiste Daniel Delaveau.

    Un nombre d'enquêtes plus faible laisse prévoir des prises de villes par la gauche. A Rouen, celle-ci dominerait la droite de 13 points, toujours au premier tour, selon TNS-Sofres. A Strasbourg, un sondage Ifop attribue une confortable avance de 10 points à la gauche au premier tour, menaçant fortement Fabienne Keller. Pour Ipsos, toutefois, la droite serait en tête au premier tour et l'issue du second serait très incertaine. A Toulouse, d'après BVA, le maire de droite ne devancerait que de 4 points la liste socialiste et le second tour s'annonce extrêmement ouvert. A Marseille, une enquête TNS-Sofres indique toutefois que Jean-Claude Gaudin disposerait d'une confortable avance sur ses adversaires.

    Le lecteur aura peut-être remarqué que nous ne citons pas de chiffres précis ni de références exactes pour ces différentes enquêtes. Le nombre et la relative ancienneté - ils ont généralement été réalisés en décembre ou en janvier - de ces sondages n'en constituent pas les seules raisons. L'expérience montre que les coups de sonde prémunicipaux doivent être appréciés avec une certaine distance. Les instituts sont incomparablement plus performants, dans leur art, au plan national qu'au plan local. Le bilan des enquêtes réalisées avant les municipales de 2001, minutieusement établi par Emmanuel Rivière (1), est ainsi contrasté : sur 46 grandes métropoles (hors Paris et Lyon) qui ont alors fait l'objet de sondages publiés, « dans une vingtaine de villes, les sondages sont très éloignés du résultat final ». L'auteur relève une tendance à surévaluer la gauche et le score des maires sortants.

    La taille souvent réduite des échantillons des sondages municipaux ne saurait expliquer ces biais, même si elle accroît la marge d'erreur possible. En théorie, il faut interroger autant de personnes pour un sondage national et pour un sondage limité à une ville afin d'obtenir la même précision statistique. Le caractère souvent précoce des enquêtes est plus à mettre en cause. L'électorat se détermine encore plus tardivement pour une joute municipale que pour une bataille présidentielle, qui mobilise l'attention des mois à l'avance. Même réalisés un mois avant le scrutin, les sondages avantagent artificiellement les maires sortants, qui bénéficient d'une forte notoriété.   

    Il y a sept ans, les sondeurs avaient assez mal anticipé le basculement des nombreuses villes d'un camp à l'autre. Leur bilan pourrait toutefois être meilleur cette fois-ci grâce à des « redressements » (2) plus aisés. Les chiffres publiés n'en doivent pas moins être interprétés avec la plus grande prudence, même si le vent a toutes les chances de réellement souffler à gauche en mars.

(1) Emmanuel Rivière, « L'intention de vote existe-t-elle ? » in Revue politique et parlementaire, mars-avril 2001.

(2) On sait que pour compenser les biais d'échantillons, les instituts procèdent à des redressements en fonction du vote passé. Cette technique fonctionne mieux lorsqu'un scrutin de référence mobilisateur et récent peut être utilisé. Ce n'était pas le cas en 2001, contrairement à 2008 où les sondeurs peuvent s'appuyer sur les votes de 2007.

Article publié dans Les Echos du 8 février 2008.

01 février 2008

Elections de mécontentement

    Local ou politique, le scrutin municipal des 9 et 16 mars ? « Elections intermédiaires », répond, avec sagesse, le politologue Jean-Luc Parodi. Dans son ambiguïté même, l'expression est d'une parfaite justesse. Le choix d'un maire obéit à la fois à des paramètres de gestion locale et à des jugements partisans influencés par le contexte politique. Chronologiquement, l'élection municipale est aussi intermédiaire en permettant aux électeurs d'envoyer un « message » aux gouvernants entre deux scrutins nationaux.

    Encore faut-il préciser la pondération entre ces composantes locale et nationale. L'histoire électorale française distingue deux types de configurations. Il y a d'abord les municipales de mécontentement. Victime d'impopularité, le pouvoir national est sanctionné sur le dos des candidats qui ont le malheur de se réclamer de sa couleur politique. La logique nationale balaie les considérations locales. Grâce à ce phénomène, la gauche a réussi à s'emparer des trois quarts des grandes villes en 1977. Symétriquement, la droite a profité du rejet du gouvernement socialiste pour redevenir majoritaire dans une moitié de la France urbaine en 1983.

    Et puis, il y a les élections municipales apaisées. Le pouvoir jouit d'une honorable popularité, ses opposants peinent à mobiliser les votants, et le verdict des urnes devient indexé sur les performances particulières des élus locaux. Des mairies changent de camp mais le solde des différents partis ne fait pas apparaître de puissante vague. Au pire, mais c'est la loi du genre d'une démocratie tendanciellement désabusée, le camp gouvernemental perd quelques plumes. En 1989, 1995 et 2001, les logiques locales l'ont emporté même si le bilan national s'est traduit différemment selon les contextes de l'époque. Dans la foulée de l'élection de Jacques Chirac au printemps 1995, la droite a consolidé ses positions municipales. En 2001, à l'inverse, la baisse relative de popularité de Lionel Jospin a réduit l'implantation communale de la gauche.

    Soulignons l'asymétrie du comportement électoral. Quand le gouvernement est impopulaire, il est impitoyablement sanctionné dans les urnes. S'il reste apprécié, l'électeur ne le punit pas, mais ne le récompense guère. Au jeu des élections intermédiaires, le pouvoir a beaucoup à perdre et peu à gagner.

    Or tous les indicateurs sont désormais au rouge pour Nicolas Sarkozy. Sa cote de popularité est devenue négative dans l'ensemble des enquêtes récentes : - 14 pour TNS-Sofres, - 15 pour CSA, - 5 pour l'Ifop. A deux mois du scrutin, le jugement porté sur l'exécutif n'est pas aussi sévère que lors des décennies précédentes. Mais il faut tenir compte de la précocité et de la vitesse du plongeon dans l'impopularité du chef de l'Etat. A l'exception de Jacques Chirac en 1995, aucun président de la Ve République n'avait connu aussi tôt après son élection la défaveur publique.

    C'est dire l'étrangeté du choix de « politiser » ce scrutin par Nicolas Sarkozy. Une option inédite et assumée dans une certaine confusion. En septembre 2007, l'Elysée assurait que les batailles municipales étaient d'essence locale. Quelques mois plus tard, sentant ses adversaires décidés à s'emparer de l'échéance pour l'affaiblir, le président de la République a opté pour une politisation du scrutin de mars dans l'espoir de mobiliser l'électorat de droite. Après avoir confié ne pas vouloir se mêler « du détail des municipales », il a toutefois confirmé son intention de leur « donner une dimension politique ».

    Très contesté au sein même de l'UMP, l'engagement du pouvoir dans le combat municipal est à haut risque. Notre tableau établit la forte relation qui relie la popularité de l'exécutif et le résultat des candidats de la majorité nationale aux élections municipales. Les particularismes locaux ne garantissent nullement que ce contexte accouchera d'une vraie vague rose. Mais on comprend que les candidats de l'UMP se gardent généralement, eux, de chercher à politiser ces joutes.

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Article publié dans Les Echos du 1er février 2008. J'analyserai le scrutin municipal pour ce quotidien auquel j'avais déjà collaboré, comme spécialiste des élections, de 2002 à 2005.

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A droite toute

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