Sur quelle légitimité se fonde l’action de réformer ? En démocratie d’opinion, la réponse est devenue complexe. Les mécanismes classiques de la démocratie représentative ne suffisent plus à rendre compte de l’attitude des gouvernants. Ceux-ci n’ont certes pas disparu. Nicolas Sarkozy a, au contraire, revalorisé la notion de programme électoral. Au cours de la campagne présidentielle, il s’est employé à décliner toute une série de propositions de réformes. Et c’est aujourd’hui fort du mandat clair que les électeurs lui ont confié que le président de la République entend mener son action. « Je veux tout dire avant pour pouvoir tout faire après », avait-il prévenu le 15 mars.
On avait annoncé la couleur, peut ainsi répliquer la majorité à tous ceux qui contestent les réformes engagées. Cet argument a été martelé pendant le conflit social sur les régimes spéciaux de retraite. Selon cette conception, en votant pour un candidat, l’électeur ratifie un programme qui, dans son ensemble, lui convient. Tant pis si, dans le détail, certaines mesures ne lui plaisent pas. Le citoyen commande un menu politique.
A l’ère du zapping, l’idée de consommer la politique à la carte progresse néanmoins dans les esprits. On entre alors dans une logique de démocratie d’opinion. Le mandat électoral ne suffit plus à légitimer une réforme. Il faut encore que celle-ci soit approuvée par les sondés au moment même où elle est proposée. Cette manière de voir a été exprimée pour la première fois, avec le plus de clarté, par Michel Rocard. Dans un discours devenu célèbre, prononcé à Joué-les-Tours le 20 septembre 1990, l’ancien Premier ministre avait conditionné la décision politique à sa popularité. « Nos gouvernants doivent, dans la société d’aujourd’hui, rechercher l’appui de l’opinion avec toutes les difficultés que cela présente », affirmait-il. Et encore : « Les partis ne sont ni légitimes ni fondés à vouloir autre chose que ce que veulent les Français ».
Nicolas Sarkozy n’est pas très éloigné d’une telle conception. Confiant dans ses capacités à convaincre, le chef de l’Etat est extrêmement attentif à la manière dont ses réformes sont perçues. Le conflit autour des régimes spéciaux de retraite a été le théâtre d’une véritable bataille de l’opinion. L’UMP a insisté sur le fait que cette réforme était « approuvée par une large majorité des Français ». De fait, une batterie de sondages a mis en évidence l’accord du plus grand nombre avec des mesures qui ne pénalisaient que certains.
Encore fallait-il aussi que les grèves déclenchées pour s’opposer à cette réforme soient impopulaires. Sur ce plan, les divers instituts ont fourni des indications apparemment contradictoires pour ceux qui oublient que l’opinion est très sensible à la manière de poser les questions. La tendance à réprouver des mouvement sociaux qui ont presque paralysé les transports publics était néanmoins peu contestable. Contrairement à ce qui s’était passé en décembre 1995, l’opinion ne s’est pas retournée contre le gouvernement en novembre 2007. Son appui a joué un rôle décisif dans la capacité du pouvoir à forcer les syndicats à la négociation sur la base des principes de la réforme. A l’Elysée, des sondages confidentiels pratiquement quotidiens ont éclairé le président sur la réactions des Français aux différentes phases du conflit.
Il serait toutefois injuste de reprocher à Sarkozy de ne vouloir réaliser que des réformes populaires. On peut citer au moins deux cas où le chef de l’Etat passe outre aux réactions négatives de l’opinion. Toutes les enquêtes montrent qu’une large majorité de Français sont hostiles à l’instauration d’une franchise médicale annuelle. Le gouvernement a néanmoins fait voter cette mesure par le Parlement. Le candidat Sarkozy l’avait annoncée pendant la campagne même si elle ne figurait pas dans ses documents de propagande. Une réforme de la carte judiciaire avait également été promise par le futur président. Rachida Dati la met en œuvre malgré les vives protestations des professionnels de la justice. On manque ici d’enquête d’opinion mais il est probable que la suppression des petits tribunaux n’est guère populaire dans le pays.
Conditionner la mise en œuvre des réformes à leur popularité risque de conduire à abandonner des actions pourtant conformes à l’intérêt général. Les maires connaissent bien le problème. Un projet de tramway est souvent impopulaire en raison de la nuisance des travaux et des conservatismes locaux. Une fois ce nouveau moyen de transports en place, il est généralement plébiscité. L’opinion est parfois aussi myope que le marché. Indexer la décision publique sur ses peurs et ses rejets constitue une forme de démagogie. Des gouvernants dignes de ce nom sauront prendre le risque d’une impopularité, au moins temporaire. Nicolas Sarkozy arrive peut-être au moment d’y être confronté.
Article publié dans Enjeux-Les Echos de janvier 2008.
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