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janvier 2008

28 janvier 2008

Révélateur Attali

    Jacques Attali est un auteur prolifique et souvent inspiré - dans tous les sens du terme. Il est infiniment meilleur dans le conseil que dans l'action comme le bilan de son passage à la direction de la BERD (banque européenne de reconstruction et de développement) l'a illustré. Le personnage n'est pas immédiatement sympathique, prompt à ranger ses détracteurs dans la "République des imbéciles", lui qui prétend régenter la "République des experts".

    Oui, mais voilà. Son rapport sur la "libération de la croissance française" devrait plus utilement occuper le débat public que les dernières nouvelles de Carla ou de Cécilia. Les propositions qu'il agite dessinent une vision de la société et du futur à discuter au fond. "Libération" s'est amusé, avec un certain bonheur, à imaginer ce que deviendrait concrètement la vie d'un Français en 2018 si ses préconisations étaient appliquées. Les premières réactions de la classe politique en disent long sur la vérité des clivages qui la traversent.

    Nicolas Sarkozy a déclaré adhérer à "l'essentiel" des mesures du rapport, mais il s'est empressé de rejeter la plus impopulaire chez les élus (la suppression des départements), celle qui tranchait le plus avec son nouveau discours civilisationnel (la rejet du "principe de précaution") et aussi d'afficher sa prudence sur les réformes bousculant les corporations (comme les notaires). A droite, d'ailleurs, l'accueil du rapport Attali, pourtant d'inspiration plus libérale que sociale, est particulièrement réservé. Le centre n'est pas plus enthousiaste. François Bayrou a jugé que ses idées risquaient de "déstabiliser la société".

    Mais c'est à gauche que le révélateur Attali opère le mieux. Les réactions contrastées qu'il provoque disent l'éclatement idéologique du PS. La gauche du parti dénonce l'idéologie individualiste et consumériste du rapport. "La Forge", think tank créé par Benoît Hamon, a produit une intéressante "contre-expertise" du document attalien. Selon son habitude, François Hollande a botté en touche en lui prédisant un destin de "ramasse-poussière". Bertrand Delanoë n'a pas réagi. Seule Ségolène Royale l'a accueilli positivement. "La France a besoin de réformes. Ce rapport a été fait pour aider la France et moi, je veux aider la France", a-t-elle clairement indiqué. On attend avec impatience le jour où les royalistes tenteront de s'emparer du PS en défendant ce type d'orientations...

21 janvier 2008

Périlleuse impopularité

    En démocratie d'opinion, la popularité est une drogue dure pour les dirigeants. Sa disparition provoque un état de manque générateur de désordres politiques voire psychiques. Huit mois après son accession à l'Elysée, Nicolas Sarkozy est déjà confronté à pareille épreuve. En tout début de mandat, il avait savouré une ferveur publique exceptionnelle - seulement surpassée par le général de Gaulle sous la Vème République. Aujourd'hui, le chef de l'Etat plonge dans l'impopularité. Son solde devient négatif selon le baromètre Ifop qui sert de référence historique. Aucun président - à l'exception de Jacques Chirac lors de son premier mandat - n'avait connu un tel désaveu si peu de temps après son sacre électoral.    

    Beaucoup de commentateurs évoquent abusivement un "trou d'air" de la popularité présidentielle. Comme si quelques perturbations atmosphériques secouaient temporairement l'exécutif. On parle beaucoup des effets pervers de la surexposition de la vie "privée" d'un chef d'Etat "énergétique dans tous les domaines" (Tony Blair dixit). L'exhibition du trophée Carla Bruni par le tout nouveau divorcé de l'Elysée a sans doute indisposé une fraction de l'électorat - notamment féminin et âgé. La mise en scène de sa félicité tant affective que matérielle suggère encore que ce président a oublié son engagement de s'offrir à la nation. "Etre président de la République, c'est une ascèse, c'est l'oubli de soi, et sans doute la mise entre parenthèses de son bonheur personnel, de ses sentiments, de ses intérêts, pour ne plus avoir en tête que le bonheur des Français", avait-t-il promis en meeting à Tours le 10 avril 2007.    

    Le comportement "bling-bling" de Sarkozy n'est toutefois que l'élément déclencheur d'un discrédit dont les sources sont plus profondes. C'est bien plutôt la déception éprouvée par les Français à l'égard d'une politique qui ne tient pas ses promesses qui explique leur mécontentement. Le volontarisme du président de la "rupture" et du "pouvoir d'achat" est désormais sur la sellette. Les autres n'avaient rien fait, il allait tout faire en même temps. Les autres échouaient, il allait réussir. A l'épreuve cruelle du réel, le contraste est moins saisissant. Non que le pouvoir n'ait rien entrepris. Mais l'essentiel a porté sur des réformes favorables aux catégories aisées ("paquet fiscal"), d'application problématique (heures supplémentaires) ou encore de faible portée pour la majorité de la population (réforme des régimes spéciaux).

    Comment Sarkozy réagira-t-il à la disparition d'une popularité qui le berçait depuis 2002 ? Pratiquera-t-il la méthode Coué ("Sur la feuille de paie, ça change", s'est-il exclamé vendredi à Sens sur la foi de statistiques douteuses) ? Les catégories populaires qui décrochent ont de plus en plus de mal à le croire. S'adonnera-t-il à une fuite en avant en multipliant gesticulations médiatiques et annonces en tous genres ? Mais le charme du Sarkoshow est sans doute rompu. Tentera-t-il de nouvelles manoeuvres d'ouverture ? Encore les traitres potentiels seront-ils moins nombreux à vouloir monter dans une barque qui tangue...

    Le seul vrai atout que conserve Sarkozy dans sa manche s'appelle l'opposition. Son état de déliquescence lui procure toujours un avantage comparatif. Graves divisions sur le fond (voir l'Europe) et manque de crédibilité de ses leaders (des exagérations de Ségolène Royal qui parle de "fin de règne" aux velléités politiciennes d'un directeur du FMI nommé DSK) permettront au pouvoir d'endurer la période d'impopularité qui se profile. Ce qui n'empêchera sans doute pas la droite de perdre pas mal de plumes aux prochaines élections muncipales.

Il y a un mois, j'avais analysé la baisse de popularité de Nicolas Sarkozy pour un article du "Figaro" qui a finalement été censuré par Etienne Mougeotte. Quelques précisions.

15 janvier 2008

Sarkozysme en folie

    La cohérence du sarkozysme est soumise à rude épreuve cet an-ci. Plusieurs événements suggèrent que le pouvoir navigue désormais à vue.

    Le chef de l'Etat avait assis sa fortune politique sur de mâles proclamations guerrières en matière de sécurité. On allait nettoyer au "kärcher" les cités de banlieue et la République allait reconquérir ces territoires manu militari. Ce n'est pas précisément ce qui s'est passé. Les émeutes de Villiers-le-Bel ont signé l'échec d'une politique de force, d'ailleurs plus déclamée que pratiquée. Résultat: la ministre de l'Intérieur opère aujourd'hui un virage sur l'aile en réinventant timidement la police de proximité, trop souvent caricaturée, créée par Jean-Pierre Chevènement.

    La nomination de Fadela Amara comme secrétaire d'Etat à la Ville fut un des succès de la politique d'ouverture de Nicolas Sarkozy. On allait voir ce qu'on allait voir. Quelques mois plus tard, la désillusion est totale. Largement privé de moyens, le "plan banlieue" est embourbé. La ministre de la Ville elle-même affirme publiquement qu'elle n'y "croit pas" !

    L'exemple de l'incohérence vient d'en haut. La conversion brutale du président à une fumeuse "politique de civilisation", en lieu et place des exigences de croissance et de pouvoir d'achat hier encore brandies, a tout du changement de pied improvisé. Les Français ont toutes les raisons d'accueillir avec le plus grand scepticisme ce nouveau discours - qui devrait au demeurant rester un discours. "L’Arabie Saoudite et la France partagent les mêmes objectifs d’une politique de civilisation", a osé déclarer Sarkozy à Riyad, dans un pays qui ne respecte ni la démocratie ni les libertés les plus élémentaires. C'est dire le sérieux du concept de "politique de civilisation" à la sauce sarkozienne. Malgré son goût nouveau pour la philosophie qualitative, le président s'est toutefois vanté d'avoir évoqué une "quarantaine de milliards" d'euros de contrats au cours de ce voyage. Au royaume du wahhabisme, Sarkozy ne s'est pas contenté de célébrer, sur tous les tons, "Dieu qui est le rempart contre l'orgueil démesuré et la folie des hommes"...

10 janvier 2008

Légimité à réformer

    Sur quelle légitimité se fonde l’action de réformer ? En démocratie d’opinion, la réponse est devenue complexe. Les mécanismes classiques de la démocratie représentative ne suffisent plus à rendre compte de l’attitude des gouvernants. Ceux-ci n’ont certes pas disparu. Nicolas Sarkozy a, au contraire, revalorisé la notion de programme électoral. Au cours de la campagne présidentielle, il s’est employé à décliner toute une série de propositions de réformes. Et c’est aujourd’hui fort du mandat clair que les électeurs lui ont confié que le président de la République entend mener son action. « Je veux tout dire avant pour pouvoir tout faire après », avait-il prévenu le 15 mars.

    On avait annoncé la couleur, peut ainsi répliquer la majorité à tous ceux qui contestent les réformes engagées. Cet argument a été martelé pendant le conflit social sur les régimes spéciaux de retraite. Selon cette conception, en votant pour un candidat, l’électeur ratifie un programme qui, dans son ensemble, lui convient. Tant pis si, dans le détail, certaines mesures ne lui plaisent pas. Le citoyen commande un menu politique.

    A l’ère du zapping, l’idée de consommer la politique à la carte progresse néanmoins dans les esprits. On entre alors dans une logique de démocratie d’opinion. Le mandat électoral ne suffit plus à légitimer une réforme. Il faut encore que celle-ci soit approuvée par les sondés au moment même où elle est proposée. Cette manière de voir a été exprimée pour la première fois, avec le plus de clarté, par Michel Rocard. Dans un discours devenu célèbre, prononcé à Joué-les-Tours le 20 septembre 1990, l’ancien Premier ministre avait conditionné la décision politique à sa popularité. « Nos gouvernants doivent, dans la société d’aujourd’hui, rechercher l’appui de l’opinion avec toutes les difficultés que cela présente », affirmait-il. Et encore : « Les partis ne sont ni légitimes ni fondés à vouloir autre chose que ce que veulent les Français ».

    Nicolas Sarkozy n’est pas très éloigné d’une telle conception. Confiant dans ses capacités à convaincre, le chef de l’Etat est extrêmement attentif à la manière dont ses réformes sont perçues. Le conflit autour des régimes spéciaux de retraite a été le théâtre d’une véritable bataille de l’opinion. L’UMP a insisté sur le fait que cette réforme était « approuvée par une large majorité des Français ». De fait, une batterie de sondages a mis en évidence l’accord du plus grand nombre avec des mesures qui ne pénalisaient que certains.

    Encore fallait-il aussi que les grèves déclenchées pour s’opposer à cette réforme soient impopulaires. Sur ce plan, les divers instituts ont fourni des indications apparemment contradictoires pour ceux qui oublient que l’opinion est très sensible à la manière de poser les questions. La tendance à réprouver des mouvement sociaux qui ont presque paralysé les transports publics était néanmoins peu contestable. Contrairement à ce qui s’était passé en décembre 1995, l’opinion ne s’est pas retournée contre le gouvernement en novembre 2007. Son appui a joué un rôle décisif dans la capacité du pouvoir à forcer les syndicats à la négociation sur la base des principes de la réforme. A l’Elysée, des sondages confidentiels pratiquement quotidiens ont éclairé le président sur la réactions des Français aux différentes phases du conflit.

    Il serait toutefois injuste de reprocher à Sarkozy de ne vouloir réaliser que des réformes populaires. On peut citer au moins deux cas où le chef de l’Etat passe outre aux réactions négatives de l’opinion. Toutes les enquêtes montrent qu’une large majorité de Français sont hostiles à l’instauration d’une franchise médicale annuelle. Le gouvernement a néanmoins fait voter cette mesure par le Parlement. Le candidat Sarkozy l’avait annoncée pendant la campagne même si elle ne figurait pas dans ses documents de propagande. Une réforme de la carte judiciaire avait également été promise par le futur président. Rachida Dati la met en œuvre malgré les vives protestations des professionnels de la justice. On manque ici d’enquête d’opinion mais il est probable que la suppression des petits tribunaux n’est guère populaire dans le pays.

    Conditionner la mise en œuvre des réformes à leur popularité risque de conduire à abandonner des actions pourtant conformes à l’intérêt général. Les maires connaissent bien le problème. Un projet de tramway est souvent impopulaire en raison de la nuisance des travaux et des conservatismes locaux. Une fois ce nouveau moyen de transports en place, il est généralement plébiscité. L’opinion est parfois aussi myope que le marché. Indexer la décision publique sur ses peurs et ses rejets constitue une forme de démagogie. Des gouvernants dignes de ce nom sauront prendre le risque d’une impopularité, au moins temporaire. Nicolas Sarkozy arrive peut-être au moment d’y être confronté.

Article publié dans Enjeux-Les Echos de janvier 2008.

04 janvier 2008

Baraka Obama

    Bien sûr, le drôle de processus du "caucus" de l'Iowa, qui donne le coup d'envoi des primaires américaines, est critiquable d'un strict point de vue démocratique. On peut grimacer face aux votes à main levée (chez les Républicains) et aux attroupements hasardeux de partisans dans les gymnases (chez les Démocrates). On peut s'indigner de ce que deux millions d'électeurs inscrits dans un petit Etat absolument pas représentatif de cet immense pays jouissent, élection après élection, du privilège de faire tomber le premier verdict populaire. L'éditorial du "New York Times" s'émeut, non sans raison, du ridicule qui accompagne un système archaïque générateur d'une débauche de moyens financiers pour toucher les premiers à voter.

    Il reste que l'exercice n'est pas sans intérêt. Par son atypisme même, le système traditionnel des caucus introduit un piment d'incertitude dans le processus électoral américain. Dans le camp démocrate, très sûre d'elle au point de maltraiter les médias, Hillary Clinton, semblait invincible. Barack Obama a réussi à la détrôner grâce à la mobilisation d'une base démocrate plus libérale - comprendre plus à gauche - dans ce petit Etat plutôt conservateur.

    L'histoire enseigne que les résultats de premiers caucus sont rarement prédictifs du choix final des candidats par les deux principaux partis. Frappant les esprits (lire l'analyse enthousiaste de David Brooks), la performance d'Obama a néanmoins de bonnes chances de changer la donne. Clinton restera-t-elle prochainement aussi largement en tête dans les sondages nationaux ? L'ancienne First Lady est aussi sérieusement menacée d'être devancée par son rival dans le New Hampshire qui vote le 8 janvier. A force d'insister sur son "expérience", qui la prédestinerait à retourner à la Maison Blanche, Hillary a fini par agacer certains Américains. Après tout, si elle devait être élue en novembre, les familles Bush et Clinton dirigeraient les Etats-Unis pour au minimum 24 années !

    L'argument du changement, leitmotiv d'Obama, porte d'autant. A l'innovation de porter une femme à la Maison Blanche a succédé celle d'élire un Noir même s'il n'est pas exactement "afro-américain". Le sénateur de l'Illinois occupe également une position centriste stratégique au sein du Parti démocrate, entre les tendances droitières des "new democrats" qui soutiennent Clinton et les postures populistes de John Edwards. Obama réalise enfin une audacieuse synthèse entre les nouveautés qu'il incarne et un discours on ne peut plus traditionnel qui réactive le "rêve américain".

    L'affaire est cependant loin d'être jouée. Obama inquiète à juste titre pour son manque d'épaisseur politique (il est plus flou que Clinton sur bien des sujets). Surtout, sa rivale dispose de l'appui de l'establishment de son parti. Or celui-ci finit généralement par imposer ses choix dans le système des primaires.

    Une chose semble certaine: les Démocrates sont mieux partis que les Républicains. La victoire de Mike Huckabee dans l'Iowa déporte plus encore le parti de l'Eléphant vers la droite. Et la plus extrême confusion règne dans ce camp, partagé entre quatre candidats - le pasteur à la guitare, John McCain, Rudy Giuliani et Mitt Romney - qui gardent à ce stade de réelles chances.   

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A droite toute

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