Opposition neutralisée
L’état de grâce se transformerait-il en état de lévitation ? Cent jours après son arrivée à l’Elysée, Nicolas Sarkozy jouit d’une popularité exceptionnelle sous la Vème République. Aucun président n’avait suscité une telle ferveur en début de mandat. L’Ifop mesure, avec la même question, la popularité de l’exécutif depuis 1958. Selon cet indicateur, 69% des Français sont aujourd’hui « satisfaits » du chef de l’Etat et seulement 22% « mécontents » (1). Seul le général de Gaulle se rapproche d’une telle performance. En avril 1959, son score de satisfaction s’est élevé à 67%. Et le héros du 18 juin a, par la suite, franchi la barre de 70%, à six reprises, en 1960 et 1961.
Les commencements de ses successeurs furent autrement plus modestes. Trois mois après leur entrée en fonction, Georges Pompidou devait se contenter de 52% de satisfaits, Valéry Giscard d’Estaing de 53%, François Mitterrand (2) de 48% et Jacques Chirac de… 39% ! La très haute popularité de l’actuel président dépasse le phénomène classique de bienveillance de l’opinion à l’endroit du vainqueur. Elle s’inscrit dans une conjoncture particulière où se conjuguent la séduction du style présidentiel, le bon accueil réservé aux premières mesures gouvernementales mais aussi l’impressionnante neutralisation de l’opposition.
Les luxueuses vacances américaines de Sarkozy n’ont pas plus écorné son image que son séjour à bord d’un yacht après son élection. Preuve est faite qu’un dirigeant politique français n’a plus à dissimuler ses relations fortunées. Les catégories populaires demeurent acquises au nouveau président. Selon TNS-Sofres (3), 76% des ouvriers jugent positivement son action depuis trois mois contre 71% pour l’ensemble des personnes interrogées. La manière dont le chef de l’Etat se saisit systématiquement des faits divers pour se placer du côté des victimes n’y est sans doute pas étrangère. Les Français sont visiblement heureux d’avoir un président aussi prompt à prendre leur défense même s’ils ne sont pas dupes du procédé. Les trois-quarts des personnes interrogées dans l’enquête citée plus haut estiment que le qualificatif de « démagogique » peut être appliqué à Sarkozy. Significativement, ce jugement est autant partagé dans l’électorat de droite que dans celui de gauche.
L’approbation des premières mesures gouvernementales est une autre source de popularité pour l’exécutif. A l’exception du non-remplacement de tous les fonctionnaires partant à la retraite, toutes les autres réformes sont favorablement accueillies d’après l’Ifop (4). C’est le cas l’ensemble des mesures fiscales mais aussi de l’instauration d’un service minimum dans les transports publics ou encore de l’autonomie des universités.
Les préoccupations sociales des Français les incitent pourtant à certaines réserves à l’égard de l’action gouvernementale. Son influence sur le pouvoir d’achat, – question assurément majeure – est massivement considérée de façon négative (3). Une autre enquête indique qu’une majorité de sondés ne fait pas confiance au gouvernement en ce qui concerne non seulement « l’augmentation du pouvoir d’achat », mais encore « la baisse des impôts » et « la lutte contre la pauvreté et l’exclusion » (5).
L’opposition pourrait prendre appui sur ces inquiétudes si elle était en état de jouer son rôle. La gauche demeure toutefois sous le choc de sa défaite du 6 mai et de la stratégie d’ouverture du président. Sarkozy y a gagné une image de « rassembleur » qui lui permet, selon TNS-Sofres, d’être approuvé par une moitié environ des électeurs de gauche.
Les dirigeants socialistes peinent à se situer par rapport au pouvoir. François Hollande reste fidèle à la stratégie de « l’opposition frontale » définie par Laurent Fabius, mais le premier secrétaire du PS souffre d’un vif discrédit : un tiers seulement des sondés jugent favorablement son action d’après Ipsos (6). Quant à l’ancien Premier ministre de Mitterrand, il s’est réfugié dans un rôle de « sage actif ». A l’inverse, d’autres socialistes multiplient les coups de chapeau au nouveau pouvoir. Michel Rocard assène que « le PS n’est plus en situation de gouverner » (interview au « Parisien ») et il se réjouit que « le dynamisme est de retour dans la diplomatie française » (interview au « Scotsman »). Pierre Moscovici, secrétaire national du PS aux questions internationales, trouve « intéressant » et de bonne « tenue » le récent discours diplomatique de Sarkozy. Manuel Valls, qui a refusé d’entrer au gouvernement, propose de « faire un bout de chemin avec la majorité sur certains sujets » (interview au « Figaro »).
La cacophonie menace d’autant plus la gauche que sa crise de leadership s’approfondit. Ségolène Royal a perdu la belle popularité qui avait conduit à son investiture. Avec 43% d’opinions favorables chez Ipsos, elle se situe désormais entre… Olivier Besancenot et Alain Juppé. Dominique Strauss-Kahn est considéré comme « le meilleur leader de la gauche » pour les années à venir dans une enquête LH2 (7). Or l’ancien ministre de l’Economie se consacre désormais à la conquête du FMI. Si Bertrand Delanoë effectue une percée dans les sondages, il n’est pas encore en situation de s’imposer à gauche. Tant que l’opposition ne sera pas en ordre de marche, Sarkozy conservera un avantage décisif.
(1) Sondage Ifop-Journal du Dimanche, 23-24 août.
(2) Ces chiffres concernent les premiers mandats présidentiels de Mitterrand et Chirac.
(3) Sondage TNS-Sofres-Le Figaro-RTL-LCI, 22-23 août.
(4) Sondage Ifop-Journal du Dimanche, 9-10 août.
(5) Sondage Ifop-Dimanche Ouest France, 23-24 août.
(6) Sondage Ipsos-Le Point, 17-18 août.
(7) Sondage LH2-Libération, 17-18 août.
Article publié dans Le Figaro du 30 août 2007.

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