Le mythe des indécis fait florès. On s’imagine des millions d’électeurs plongés dans une épaisse confusion et choisissant à la dernière minute de soutenir X ou Y. Peu importe que cette idée soit fausse si elle est utile à beaucoup de monde. Elle permet aux candidats de mobiliser leurs troupes jusqu’à la fin de campagne et de garder le moral en promettant une « surprise ». Toujours présentée comme exceptionnelle, l’indécision du corps électoral autorise les médias à maintenir un opportun suspense. La théorie du vote de la dernière heure offre enfin aux sondeurs une explication bien pratique des écarts entre leurs ultimes enquêtes et les résultats électoraux.
Le verdict des urnes est assurément, pour une part, imprévisible. Le choc du 21 avril 2002 est encore suffisamment présent pour interdire toute arrogance en matière de pronostics. Mais il convient de bien préciser les raisons de cette incertitude. Distinguons tout d’abord les indécis – qui ne savent pas pour qui voter – des hésitants – qui disent pouvoir changer d’avis. Le premiers sont beaucoup moins nombreux que les seconds. D’après la dernière enquête Ipsos (1), seulement 10% des électeurs « certains d’aller voter » ne déclarent pas d’intention de vote. L’Ifop (2) ne recueille même que 7% d’électeurs qui « ne se prononcent pas ».
Les hésitants, qui choisissent un candidat mais n’écartent pas l’éventualité de l’abandonner, constituent des bataillons plus fournis. Ils constituent environ un tiers des sondés qui s’expriment : 32% pour TNS-Sofres (3), 35% pour Ipsos ou encore 37% pour l’Ifop. Ce taux d’hésitation n’est pas plus élevé aujourd’hui qu’en 2002 : à la même date par rapport au scrutin, le niveau de certitude de choix est à peu près identique chez BVA (4) comme chez Ipsos. Mais leur sociologie est plus originale. Les hésitants sont nombreux parmi les jeunes, ce qui est classique, mais aussi parmi les électeurs des classes moyennes, ce qui l’est moins.
On touche ici une clef de l’équation du 22 avril. La nouveauté de l’offre électorale trouble nombre d’électeurs. Le phénomène Bayrou reste le plus marquant de cette campagne. Le candidat de l’UDF continue à attirer des votants étrangers à sa famille politique mais qui n’écartent pas l’hypothèse de revenir à leurs votes traditionnels. L’hésitation est marquée chez les sympathisants socialistes que la candidature de Ségolène Royal n’a pas convaincu. Il est compréhensible que les électeurs de gauche ayant l’intention de voter Bayrou n’affichent pas une certitude totale. Pour des raisons analogues, les anciens électeurs de Jean-Marie Le Pen qui se déterminent aujourd’hui en faveur de Nicolas Sarkozy marquent parfois leur réserve en refusant de se lier les mains.
Les électeurs hésitants ne constituent pas une masse indéterminée prête à basculer en un seul sens au moindre événement mais plutôt des groupes de citoyens tiraillés entre des pressions contradictoires bien précises : vote utile ou vote d’opinion, vote de fidélité ou vote d’efficacité etc. C’est pourquoi les changements de fin de campagne ont peu de chance de bouleverser complètement la physionomie du scrutin : ces mouvement s’annulent souvent. Les « indécis » ne votent cependant pas exactement comme l’ensemble des électeurs. Plus que les autres, ils sont sensibles aux dynamiques de fin de campagne. Celles-ci pourraient, cette fois-ci, pousser à une bipolarisation des votes. Les soutiens de Bayrou demeurent fragiles. Comme celui de Le Pen, son électorat potentiel risque d’être soumis à une forte concurrence de la part des candidats du PS et/ou de l’UMP.
Ces mouvements de fin de campagne ne seront cependant pas la principale explication des « surprises » – entendues comme les écarts entre les derniers sondages et les résultats – que nous réservera sans doute le premier tour. Ce sont plutôt les limites de l’instrument qui seront en cause. Le bilan des sondages préélectoraux, en France, est plus positif qu’on ne le dit généralement. La contre-performance de 2002 ne peut faire oublier les bonnes mesures des régionales et européennes de 2004 ou encore du référendum de 2005. Mais il est vrai que les sondeurs sont aux prises avec de sérieuses difficultés.
Quant le paysage électoral bouge, leur savoir-faire est soumis à rude épreuve. Comment « redresser » objectivement le vote Bayrou lorsqu’aucun historique satisfaisant n’est disponible le concernant ? Les enquêtes par quotas socio-démographiques, traditionnellement pratiquées en France, deviennent plus problématiques dans une société moins structurée qu’autrefois par catégories sociales relativement homogènes. La qualité des échantillons recueillis par les instituts en souffre inévitablement. Elle est aussi affectée par les fréquents refus de répondre de la fraction de l’électorat la moins intégrée. La technologie sophistiquée des « redressements » des résultats bruts pallie en partie ces défauts. Elle ne les fait pas disparaître.
La différence entre les chiffres des divers instituts renvoie surtout au mode de traitement de chacun. Dans leurs dernières enquêtes, Sarkozy est estimé dans une fourchette de 27 à 30% des suffrages potentiels, Royal à 23-26%, Bayrou à 17-19% et Le Pen à 12-15%. Ces données ont l’avantage d’afficher un ordre d’arrivée sur le podium du premier tour assez clair. Elles ne doivent toutefois pas faire illusion. Cette relative convergence entre les sondeurs n’offre aucune garantie. Quand ils se trompent, c’est généralement à l’unisson.
(1) Sondage Ipsos-Dell-SFR-Le Point, 16-17 avril.
(2) Sondage Ifop-Journal du Dimanche, 12-13 avril.
(3) Sondage TNS-Sofres-RTL-Le Figaro-LCI, 11-12 avril.
(4) Sondage BVA-Orange-Presse régionale, 10 avril.
Article publié dans Le Figaro du 19 avril 2007.
Je pense que l'electorat français se "droitise".
Je pense que le score de Le Pen ne sera pas inférieur à celui de 2002, malgré la progression de Sarkozy par rapport à Chirac à droite.
Cette élection contient deux grosses inconnues.
L'impact de Bayrou, effectivement très difficile à pronostiquer.
Et l'impact du vote utile à gauche en particulier.
Comme beaucoup d'électeur citoyen, j'ai perdu confiance dans les instituts de sondage et dans la presse. Pas tant la presse dite d'opinon, que la presse télé supposée plus impartiale...
Je pense que c'est un plus. C'est une plus grande liberté de choix, une plus grande attention ou réflexion. L'électeur sera toujours manipulable, mais de moins en moins. Je crois que cela aussi explique le taux d'indécis. Plus de gens se réservent le droit de réfléchir jusqu'au bout sans esprit excessivement partisan, sans aveuglement.
Rédigé par: noop | 19 avril 2007 à 12h10
Je pense que l'electorat français se "droitise".
Pire que celà, j'ai même l'impression que pour beaucoup, Nicolas Sarkozy est un Jean Marie Le Pen "bon teint" et d'aspect "plus acceptable".
Il est vrai, que dans la surenchère aux thématiques nationales (voire nationalistes) et sécuritaires, on a rarement fait mieux.
Maintenant la thématique sociale et la peur de la mondialisation et des délocalisations n'ont pas pour autant disparues.
Rédigé par: gerald | 19 avril 2007 à 14h55
L'une des explications du nombre important des indécis est la multiplication des propositions et la difficulté de saisir précisément quels sont les programmes des différents candidats.
actenses (www.actenses.com) fait toute la semaine un travail de synthèse et de commentaire des programmes sur des thèmes concernant plus particulièrement les jeunes. Allez voir ! http://actenses.blogspirit.com/
Rédigé par: Doud | 19 avril 2007 à 17h20
je suis sur que les sondages actuels ne sont pas la realité de ce que pensent les francais.je pense que Jean Marie le pen sera présent au second tour et Fancois Bayerou peut etre.jean marie le pen va gagné.
Rédigé par: rougeul | 19 avril 2007 à 17h36
Un des paradoxes assez drôles de ce surgissement des "indécis" (dont le nombre ôterait toute portée aux sondages) est que la fourchette de 30-35% résulte… de sondages.
Dès lors de deux choses l'une : ou bien vous croyez vrai qu'il y ait encore environ 35% d'indécis, et vous devez croire aussi vrais les autres résultats des sondages ; ou bien vous ne croyez pas vrai qu'il y ait encore autant d'indécis, et vous devez alors admettre… que les sondages ne se trompent peut-être pas !
Rédigé par: Jean | 19 avril 2007 à 18h56
La droitisation est un mythe à vocation fédératrice pour une gauche un peu perdue par une candidate principale peu convaincante.
Sarkozy n'est pas un "Le Pen light" et encore moins un fasciste. En revanche, il dit des "conneries", ce qui ne peut manquer de troubler. De plus, il s'affirme de droite dans un pays où la Collaboration a durablement discrédité la droite. S'assumer de droite se serait assumer cet héritage bien lourd. Je ne le crois pas.
L'indécision est donc compréhensible. Il y a un choix entre une ligne floue et une affirmation forte et donc surprenante. Autre source de confusion: on oublie trop que la nation est une notion de gauche, fondatrice de la Révolution. De l'autre côté, il n'y a pas plus conservateur qu'un écologiste (la nature a toujours raison ou ne mentirait pas si on été provocateur). La confusion des idées me semble de nature à renforcer une perte de repères.
Rédigé par: David | 19 avril 2007 à 19h21
Lorsque madame Simone Veil , ancienne rescapée des camps de la mort soutient Nicolas Sarkozy , lorsque le philosophe André Glucksmann soutient Nicolas Sarkozy , comment ose-t-on encore dire : " Sarko Facho " , sinon pour blesser inutilement le candidat .
La nullité de madame Royal est quant à elle bien réelle , et la dangerosité d'un Bayrou incapable de gérer les affaires et les crises à venir plus qu'inquiétantes si ce dernier venait à être élu .
Rédigé par: gold31 | 19 avril 2007 à 23h16
Jean-Marie Colombani à bien compris qu'il étaut urgent de ne plus hésiter.
Il n'y à qu'une priorité pour laisser la voix libre à Nicolas SARKOZY, que BAYROU ne soit pas au second tour:
« La loi de l'emmerdement maximal pour les puissants »: François Bayrou promis aux Béarnais, s'il est élu président le 6 mai, de "regarder les Français dans les yeux". Pour les partis en place, "mon élection", c'est "la loi de l'emmerdement maximal pour les puissants", a dit l'élu pyrénéen, visiblement à l'aise au milieu de ses amis et voisins réunis au Zénith de Pau au milieu de 7.000 autres personnes. Reprenant son costume de pourfendeur des puissances médiatiques et financières, François Bayrou s'est emporté contre un éditorial du Monde daté de vendredi, "Faut-il qu'il y ait de puissants intérêts en jeu pour que le patron du Monde en vienne à dire que le candidat du centre en France n'est pas un choix démocratique pour les Français!", s'est-il emporté. Jean-Marie Colombani qui roule pour Nicolas Sarkozy, explique pourquoi il faut que Ségolène Royal soit au deuxième tour.
Rédigé par: Eric Gillot | 20 avril 2007 à 09h10
La phrase du chute du billet me semble juste et importante.
Rédigé par: FrédéricLN | 20 avril 2007 à 15h51
Quand les sondeurs interrogent les sondés sur leurs votes en 2002, ils ne retrouvent que 8% de votants pour Le Pen. Donc ils corrigent, mais ces redressements, aussi pertinents soient-ils, ne reposent que sur une lecture du passé extrapolée sur le présent. La grande faiblesse des sondages, c'est de ne pas savoir intégrer les phénomènes émergeant dans les modèles. La liberté serait sans doute de s'en tenir aux sondages bruts, libre à chacun d'interpréter les données comme il l'entend.
Rédigé par: Michel B. | 20 avril 2007 à 18h40