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novembre 2006

29 novembre 2006

Chevènement deux

    Malgré la sympathie que j'ai pour lui, j'avoue avoir été plus que dubitatif à l'annonce de la nouvelle candidature présidentielle de Jean-Pierre Chevènement. L'ancien ministre a peu de chances de faire "turbuler le système" comme ce fut presque le cas en 2002. La pression du "vote utile" et le souvenir du 21 avril seront un lourd handicap. On pouvait aussi le suspecter de brandir cette candidature comme une menace destinée à forcer un accord avec le PS.
    La démarche présidentielle de 2007 de Chevènement ne ressemble cependant pas du tout à celle d'il y a cinq ans. De manière plus réaliste, le président du MRC cherche aujourd'hui à "peser" sur Ségolène Royal. Se refusant à analyser sa désignation comme le signe d'un virage à droite des socialistes, il tente de jouer une forme de complémentarité. Alors que la candidate socialiste "écoute", Chevènement veut "parler". Son propos est assurément plus structuré que celui de la présidente du Poitou-Charentes. Après tout, il pourrait attirer l'attention de ceux qui ne se satisfont pas des slogans un peu vides de Royal. Il devrait encore plaire aux électeurs lassés du ballet Ségo-Sarko qui finiront par se rendre compte que François Bayrou demeure prisonnier de généralités protestataires. Sans oublier, comme l'a noté avec humour Chevènement lui-même, ceux qui cherchent désespérément un "candidat antilibéral" un tant soit peu crédible...

24 novembre 2006

Marchéisme et dissociété

    Penser en pessimiste, agir en optimiste. Sous le signe de cette maxime, Jacques Généreux appelle à un audacieux combat culturel contre la « mutation anthropologique » qui menace, selon lui, l’espèce humaine. L’empire du « marchéisme » - terme que cet économiste socialiste préfère à celui de « néolibéralisme » - nous condamnerait à une impitoyable « dissociété ». Les logiques économiques à l’œuvre, explique-t-il, conduisent à une hypertrophie de la compétition entre les hommes au regard de leur coopération. Ce déséquilibre entre les deux versants de la nature humaine créée les conditions d’une redoutable « guerre incivile » qui « dissocie » les individus les uns des autres au point de faire presque disparaitre la société.
    Avec un talent pédagogique certain, l’auteur s’attaque à la racine les thèses néolibérales. Il s’emploie à réfuter méthodiquement leurs présupposés théoriques, rarement discutés tant ils sont tombés dans le sens commun. « L’hypothèse d’un individu parfaitement indépendant des autres, égoïste et prédateur par nature, insociable sans la menace d’une autorité ou la promesse d’un profit personnel, est totalement et définitivement infirmée par les sciences de l’homme et de la nature », tranche-t-il. Généreux dénonce avec verve la fausse histoire de l’homme, méchant animal qui aurait été civilisé grâce à l’économie marchande.
    La force du « marchéisme » est de recycler à son profit les maux qu’il génère. Si le règne sans partage du marché mène à « la victoire de la peur » de l’autre, le cycle production-consommation est là pour calmer cette angoisse. Généreux rejoint ici la vieille problématique de l’aliénation. Il ne masque pas son désaccord profond avec les gauches classiques, marxistes ou social-démocrates, restées prisonnières de la vision de l’Histoire et du progrès des néolibéraux. Le nouveau socialisme de Généreux suppose une rupture philosophique.

Jacques Généreux, La Dissociété, Seuil, 445 pp., 22 €.

21 novembre 2006

Ecoute royale

    Jusqu'en janvier, tout devrait aller bien pour Ségolène Royal. L'UMP sera secouée par le choix de son candidat tandis qu'elle tendra son oreille vers les Français. La candidate socialiste continuera à jouer de sa stratégie d'identification aux électeurs en trois temps. Un, je suis comme vous, je ne sais pas tout. Deux, ce n'est pas grave, c'est vous qui êtes les experts des problèmes que vous vivez. Trois, je vous demande de me dire ce qu'il faut faire.
    Arrivera, tout de même, un jour le moment du choix politique. Démocratie participative ou pas, comment une société individualiste, minée par les corporatismes et les communautarismes, dégagerait d'elle-même une volonté générale ? La transformation des demandes contradictoires en aspiration collective est précisément le travail du politique auquel Royal semble rechigner. Car il suppose des arbitrages entre intérêts sociaux et conceptions opposés. Pour l'heure, la candidate du PS contourne habilement cette exigence. Elle préfère frapper l'opinion par des clins d'oeil à ses préoccupations très concrètes (délinquance des mineurs) et par des slogans très généraux ("ordre juste"). Les grands choix de politique publique ne pourront pourtant être éternellement escamotés. Sans oublier la clarification stratégique qui lui sera imposée dans la vraie campagne: avec qui la présidente Royal songe-t-elle gouverner ?
    L'heure des choix politiques entrera alors en contradiction avec la posture séductrice de Ségolène Royal. Dans un petit texte prémonitoire, l'écrivain Philippe Muray décortiquait il y a quelques années son "sourire à visage humain", "tutélaire et symbiotique", "sourire de toutes les mères et Mère de tous les sourires". Un sourire "qui dépasse haut la dent l'opposition de la droite et de la gauche, aussi bien que les hauts et les bas de l'ancienne politique", "un sourire qui en finit avec ces vieilles divisions et qui vous aidera à en finir aussi". Ségolène, ou la fin du politique...

17 novembre 2006

Parti dévitalisé

    Le Parti socialiste n'est plus que l'ombre de lui-même. L'éclatante victoire de Ségolène Royal sanctionne la faillite de la formation née à Epinay en 1971. Un François Mitterrand, certes encore plus étranger à la culture socialiste que l'élue poitevine, s'était alors emparé du PS. Mais il avait triomphé au prix de délicates alliances internes et d'apparents sacrifices à l'idéologie.
    Rien de tel aujourd'hui. Royal n'a négocié sérieusement avec personne. C'est l'opportunisme ambiant qui lui a assuré une cascade de ralliements. Et loin de chercher à "parler socialiste", elle a continué à faire entendre sa petite musique droitière en phase avec de lourdes tendances de l'opinion. Un parti d'élus et d'enseignants s'est donné à celle qui n'hésita pas à les rudoyer.
    Comme Mitterrand, et toutes proportions gardées, Royal a conquis la "vieille maison" socialiste portée par un fort courant rénovateur. Mais l'époque a bien changé. Les militants ne prétendent plus éclairer l'avenir, ils suivent prudemment les électeurs. Le vote du 16 novembre ressemble curieusement aux préférences des sympathisants révélées par les sondages. Les logiques partisanes s'effacent devant les logiques d'opinion. Laurent Fabius arrive ainsi en troisième position alors que les équilibres internes du parti lui promettaient mieux.
    Mais les adhérents du PS - anciens ou nouveaux - ont peur de leurs électeurs. Encore traumatisés par le 21 avril 2002, désavoués le 29 mai 2005, ils s'en remettent désormais à la sagesse du sens commun. La mauvaise conscience d'être coupé des couches populaires légitime le populisme. Et au nom de quelles idées une gauche socialiste désorientée pourrait-elle résister à la vague royaliste ? L'éthique de conviction s'efface devant la morale du résultat. Qui plus est, la figure de Ségolène Royal est suffisamment floue pour que chacun puisse projeter sur elle ses propres et confus "désirs d'avenir".

15 novembre 2006

Ségo tout bénef

    C'est une dépêche AFP qui n'a sans doute pas eu la célébrité qu'elle aurait mérité: Nicolas Sarkozy préfèrerait que Ségolène Royal soit désignée comme candidate à l'élection présidentielle par le PS. On objectera peut-être que le président de l'UMP joue au billard: dire du bien de Ségo pour l'affaiblir, et par-là même regonfler un de ses "compétiteurs"... Trop subtil pour être vrai. Si, comme la même dépêche puisée dans les confidences du ministre de l'Intérieur l'indique, Sarkozy est tout à fait conscient du risque présenté, pour lui, par une candidate affublée des stigmates de la modernité, il a encore mieux repéré les faiblesses de son adversaire potentielle.
    Il faut être aveugle - ou d'une complaisance indexée sur une lecture superficielle des enquêtes d'opinion - pour ne pas voir que la précampagne interne au PS a révélé le manque de consistance de Royal. De l'Iran au porte-avion intérimaire, la candidate a manifesté une légèreté qu'elle avait déjà révélé en étant incapable de défendre sa proposition initiale de "jurys populaires" pour juger les élus.
    La vérité de Royal, héroïne d'une gauche vide, se trouve peut-être dans la vidéo où elle prétendait que la victoire du "non" au traité constitutionnel européen l'obligerait à privatiser les cantines scolaires de sa région. Fausse conviction et vraie démagogie. En oubliant charitablement l'étonnante et niaiseuse résurgence du culte de la personnalité de ses jeunes fans. Tout ceci l'empêchera-t-elle d'être désignée par le PS, peut-être même dés le premier tour ? Sans doute pas. Ses concurrents auront été tellement peu convaincants qu'elle bénéficie d'un effet de contraste. Pour la suite des événéments, c'est pourtant une autre affaire. Sarkozy n'aurait-il pas raison de se frotter les mains ?

13 novembre 2006

Géographie socialiste

    Les socialistes jouent gros en choisissant leur candidat à l'élection présidentielle. Le vote automatique sur étiquette n'est plus qu'un souvenir. La personnalité du candidat, son profil idéologique et ses choix stratégiques pèsent lourd. C'est encore plus vrai pour le courant socialiste, dont l'électorat est particulièrement élastique. Sous la Ve République, son candidat a recueilli entre 5 % (Gaston Defferre en 1969) et 34 % (François Mitterrand en 1988) en passant par les fameux 16 % du 21 avril 2002.
    Les enquêtes de précampagne confirment une vive sensibilité de l'électorat à l'identité du candidat socialiste. Son score passerait quasiment du simple au double selon les cas. Pour TNS-Sofres, les intentions de vote s'étagent entre 17 % pour Laurent Fabius, 22 % pour Dominique Strauss-Kahn et 34 % pour Ségolène Royal (1). À l'Ifop, les écarts sont du même ordre avec respectivement 14 %, 19 % et 26 % (2). Inutile de se focaliser sur le détail de ces chiffres. Rappelons que Lionel Jospin était crédité de 22 et 23 % des intentions de vote par les deux instituts précités en octobre 2001. La campagne est une épreuve de vérité imprévisible et les sondages de précampagne ne disent rien sur les performances des futurs candidats. Ces écarts, sans précédent historique, signifient surtout que le candidat socialiste, quel qu'il soit, devra bâtir sa propre équation électorale.
    L'affaiblissement des allégeances partisanes attribue au profil de chaque postulant une importance cruciale. Or, au-delà des ambitions personnelles, les trois candidats socialistes en compétition se distinguent nettement sur un triple plan, sociologique, idéologique et stratégique.
    Commençons par le candidat le plus chevronné. Mitterrandiste historique, Laurent Fabius occupe désormais le flanc gauche du parti. Candidat de la mémoire socia­liste, il s'efforce de réactiver les mécanismes qui avaient tant réussi à son mentor. Son discours carré et presque pansyndical est entendu d'une fraction populaire de l'électorat socialiste. Ce sont les sympathisants du PS de foyers ouvriers et employés qui préfèrent le plus sa candidature (3). De même Fabius enregistre-t-il ses meilleurs scores chez les électeurs socialistes à faibles revenus et niveaux d'éducation. L'ancien champion du non est enfin mieux compris dans ces villes moyennes où le PS est souvent appuyé par un électorat modeste. Le nouveau Fabius est le candidat ­socialiste préféré des électeurs proches du PCF ou de l'extrême gauche (4). Sa capacité à reconstituer l'union de la gauche s'accompagne toutefois d'une faible crédibilité auprès des Français.
    Face à ce profil de type mitterrandien, Dominique Strauss-­Kahn reprend à sa manière la ­posture rocardienne. D'origine mitterrandiste par son compagnon­nage avec Lionel Jospin, DSK est devenu le leader de l'aile modérée du PS regroupant anciens jospi­nistes et rocardiens. Social-démocrate et rénovateur, l'ancien ministre de l'Economie séduit la fraction moderniste et aisée de l'électorat PS. C'est parmi les professions intermédiaires et surtout les cadres supérieurs que la préférence pour sa candidature est la plus forte. Ses soutiens sont les plus nombreux chez les électeurs socialistes disposant des plus hauts revenus et du niveau d'éducation le plus élevé. Et l'élu de Sarcelles brille surtout en région parisienne comme dans les grandes agglomérations. L'image droitière de DSK se retrouve dans l'ensemble de l'électorat. Les sympathisants de l'UMP, et particulièrement de l'UDF, le préféreraient à Royal comme candidat du PS.
    La force de Ségolène Royal est de camper au centre du triangle socialiste qu'elle forme avec ses deux rivaux. Ses transgressions idéologiques calculées lui valent à la fois une écoute des milieux populaires et un intérêt de l'électorat modéré. Mieux encore, la candidate du Poitou-Charentes combine cet élargissement d'audience avec une forte assise au coeur même de l'électorat socialiste. Elle obtient la préférence la plus marquée chez les sympathisants du PS employés ou ouvriers dans le secteur public. Royal est la plus performante parmi les électeurs socialistes de revenus et niveaux d'éducation moyens. Ce sont d'abord les sympathisants des Verts ou du PS qui souhaitent qu'elle porte les couleurs de ce parti à l'élection présidentielle. Et les professions intermédiaires sont les plus enclines à voter pour elle. Le cocktail Royal mêle encore tradition et modernité. D'un côté, elle est la candidate de la France des « territoires », mieux appréciée dans les communes rurales ou de taille modeste. De l'autre, elle perce chez les jeunes et les femmes. À la fois candidate de l'opinion et de l'appareil, Royal brouille les cartes en composant un personnage où la modération delorienne se marie avec une démagogie populiste.
    Selon les sondages, environ 60 % des sympathisants socialistes choisiraient Royal, quelque 30 %, Strauss-Kahn et à peu près 10 %, Fabius. La campagne interne et les débats télévisés ont, semble-t-il, profité à DSK. Mais ce sont les militants, et non les électeurs, qui voteront le 16 novembre. D'après les pointages internes, la candidature Fabius devrait obtenir un score beaucoup plus important, peut-être supérieur à celui de Strauss- Kahn. Et Royal n'est pas assurée de l'emporter au premier tour. Elle bénéficiera, en toute hypothèse, de l'impact, sur le choix des militants, de la préférence des électeurs. Les primaires à la française attribuent de facto aux sondages un rôle stratégique d'aide à la décision du parti.

(1) Enquête TNS-Sofres-RTL-LCI Le Figaro, 8-9 novembre 2006.
(2) Enquête Ifop-Paris Match, 12-13 octobre 2006.
(3) Cumul de six enquêtes Ipsos-Le Point auprès de 1 385 sympathisants PS, du 29 septembre au 4 novembre.
(4) Enquête CSA-Profession politique, 8 novembre 2006.

Article publié dans Le Figaro du 13 novembre 2006.

10 novembre 2006

Addict Messier

    C'est plus fort que lui. Jean-Marie Messier ne peut rien faire d'autre que de jouer au Monopoly de l'hypercapitalisme financier. L'ancien "maître du monde" autoproclamé replonge dans la drogue des fusions-acquisitions. L'homme qui a précipité Vivendi dans une quasi-banqueroute (14 milliards de dollars de pertes en 2001) en procédant à quelques 77 milliards de dollars d'acquisitions s'est reconverti - si l'on ose dire - dans le conseil  aux entreprises qui veulent acheter et restructurer. Avec son culot proverbial, Messier assure que ses échecs passés garantissent le sérieux de ses avis. Il saurait désormais ce qu'il ne faut pas faire...
    Apparemment, cela marche (lire l'article sur le site de l'International Herald Tribune). Il a déjà prodigué ses sages conseils à Lagardère, Schneider Electric et PPR et plusieurs grandes sociétés internationales de capital investissement comme Clayton, Dubilier & Rice. J2M prévoit de doubler les effectifs de sa petite entreprise new-yorkaise. Le business des fusions-acquisitions se porte, il est vrai, à merveille: 2,9 trillions de dollars par an. L'anthropophagie capitaliste a de l'avenir. Ses serviteurs sans scrupule aussi.

08 novembre 2006

Amérique recentrée

    La conquête, par les démocrates, de la Chambre des représentants marque la fin d'une ère de douze années. C'est en 1994 que les républicains s'en étaient emparés grâce à un spectaculaire raz-de-marée électoral. Sous la houlette de Newt Gingrich, la droite américaine s'efforça de pousser les feux d'une intransigeante "révolution conservatrice".
    Le vote du 7 novembre n'annonce toutefois pas un virage à gauche symétrique. Les Américains ont d'abord sanctionné la désastreuse politique irakienne de George Bush, mais aussi la corruption dans le camp républicain. Les commentateurs (lire les analyses du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times) soulignent que ce sont souvent des candidats démocrates modérés, voire conservateurs, qui ont permis de gagner la majorité. L'électorat "centriste", au regard des équilibres idéologiques américains, a quitté les républicains. Dans ce contexte, les démocrates ne devraient pas s'engager dans une opposition trop radicale à l'administration Bush. Et celui-ci retrouvera partiellement les charmes de la négociation avec une majorité démocrate (conservatrice) qu'il avait longtemps connue comme gouverneur du Texas.

06 novembre 2006

Faux candidats

    Les émissaires des « petits candidats » sillonnent la France en quête des parrainages d’élus indispensables pour participer à la compétition présidentielle. Les maires ruraux sont les premières cibles de ce démarchage. Et les militants tentent de les convaincre en brandissant l’argument de l’équité démocratique. Chaque courant politique aurait un droit moral à être représenté dans la course à l’Elysée. Disons-le clairement : même s’il est répandu, ce raisonnement constitue un dévoiement de l’élection présidentielle.
    Celle-ci a pour raison d’être le choix, par les Français, du chef de l’Etat. Le premier tour a pour objet de sélectionner les deux finalistes. Il remplace en partie le système des primaires qui existe aux Etats-Unis. En France, c’est le premier tour du scrutin élyséen qui permet d’arbitrer les rivalités internes à chaque camp. C’est ainsi que l’électorat de droite a dû partager Raymond Barre et Jacques Chirac en 1988 ou encore Edouard Balladur et le même Chirac en 1995.
    En principe, le premier tour n’est pas une tribune destinée à renforcer la notoriété d’une personnalité ou l’occasion de prouver l’audience d’un courant politique. On constate néanmoins ce type de détournement de sens au fil des scrutins. Les deux premières élections (1965 et 1969) n’ont pas posé problème. Seulement six candidats participèrent au premier tour. Le doublement du nombre des candidats, à l’élection de 1974, conduisit à un durcissement des conditions de participation au scrutin : depuis la loi organique du 18 juin 1976, le nombre d’élus parrainant une candidature a été porté de 100 à 500.
    La nouvelle règle du jeu a contenu le nombre de postulants lors des trois scrutins ultérieurs (1981, 1988 et 1995) avec 9 ou 10 candidats. Mais le premier tour joue de moins en moins son rôle supposé : une majorité de candidats n’ayant aucune chance d’être élus à la tête du pays détournent entre un bon quart et un gros tiers des bulletins de vote. Le système explose même en 2002. Ce fameux 21 avril, les Français avaient le choix entre seize candidats ! On peut raisonnablement estimer que douze d’entre eux – candidats de forces marginales ou extrémistes – ne pouvaient sérieusement prétendre conquérir l’Elysée. Or ces vrais-faux candidats ont recueilli une petite majorité de suffrages. La fonction de sélection des finalistes s’est grippée. Et Jean-Marie Le Pen s’est qualifié au second tour.
    On ne saurait mieux toucher du doigt le danger de faire jouer à la compétition présidentielle un rôle qui n’est pas le sien. Le problème ne vient plus des candidatures fantaisistes contre lesquelles la législation actuelle est efficace. Il tient à l’utilisation du scrutin présidentiel à des fins partisanes. Le cas le plus caricatural est celui de Lutte Ouvrière. Arlette Laguiller va vraisemblablement se présenter pour la sixième fois consécutive en 2007. Son but n’est sans doute pas de décrocher, à l’usure, le fauteuil présidentiel. LO utilise plutôt le scrutin élyséen comme une formidable opportunité de propagande.
    Le PCF porte également une responsabilité historique dans l’installation de cette idée qu’une force politique ne compte que si elle est présente dans les batailles présidentielles. Les communistes se sont amèrement reprochés d’avoir laissé le champ libre à François Mitterrand en 1965 et 1974. Depuis 1981, ils ont présenté systématiquement leur propre candidat avec l’insuccès croissant que l’on sait. Et c’est le Front national qui a su, dans les dernières décennies, exploiter au mieux le tremplin présidentiel. Depuis 1988, Jean-Marie Le Pen réussit régulièrement à transformer ce scrutin en test d’audience pour ce qui lui tient lieu d’idées. D’autres forces rêvent de pareilles performances. Il n’est que de voir la bousculade pour porter les couleurs d’une hypothétique « gauche antilibérale ». Clémentine Autain, Marie-George Buffet, José Bové, Patrick Braouezec ou encore Yves Salesse sont sur les rangs.
    Serait-il scandaleux que Le Pen ne puisse participer au scrutin du printemps prochain ? On sait que le leader du FN n’est pas certain de disposer des 500 parrainages nécessaires. Son absence ne lui porterait pas préjudice au regard de l’objet du scrutin. En 2002, Le Pen a administré la preuve irréfutable qu’il ne pouvait pas être élu président de la République. Demeure l’argument du respect de son influence. On peut toutefois y répondre positivement sans dévoyer l’élection présidentielle. Il suffirait d’instaurer la représentation proportionnelle aux élections législatives. Les courants minoritaires seraient enfin présents au Parlement. Ils y gagneraient une reconnaissance démocratique sans avoir besoin de parasiter le scrutin élyséen. Et chaque élection retrouverait peut-être son sens premier.

Article publié dans Enjeux-Les Echos de novembre 2006.

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