Les hommes, ce sont les primatologues qui en parlent parfois le mieux. Frans de Waal a consacré son existence à l’étude des singes. Il en tire un livre réjouissant qui vaut bien des essais de philosophie. L’éminent professeur ose la comparaison entre trois espèces de primates : les chimpanzés, les bonobos et… les humains. Le résultat est aussi stimulant intellectuellement que réconfortant moralement.
Un préjugé est mis à mal par l’analyse croisée du comportement de notre espèce avec celle des deux singes qui lui sont le plus proches biologiquement. C’est celui de l’exception humaine. Au fur et à mesure des découvertes scientifiques, il est devenu de plus en plus difficile de situer la césure entre animalité et humanité. Nos « frères inférieurs », on le sait maintenant, savent utiliser des outils ou encore des langages.
Plus fondamentalement, c’est la vision de l’homme comme bête civilisée que l’auteur pulvérise. Nous avons spontanément tendance à nous considérer comme des brutes animales heureusement policées par un vernis de civilisation. Comme celui-ci n’est pas très épais, les risques de régression bestiale sont toujours à craindre. La peur d’un retour à l’état de nature est d’autant plus angoissante que l’humanité dispose désormais d’une technicité qui donne à sa méchanceté naturelle supposée des pouvoirs effrayants.
Puisant dans une multitude d’histoires et d’expériences, Waal fait un sort à ce mythe de la méchante nature domptée par la bonne culture. En fait, l’animal qui sommeille en nous est bien meilleur que nous ne l’imaginons. C’est la bonne nouvelle. L’homme, explique-t-il, est un « singe bipolaire ». Entendez par là qu’il tient à la fois du chimpanzé et du bonobo. Deux primates étrangement opposés. Pour simplifier, le chimpanzé se sert de la violence pour résoudre les problèmes de sexe tandis que le bonobo fait le contraire. Le premier se distingue par son agressivité, le second par sa sensualité. Les mâles dominent chez les chimpanzés. Les femelles sont à l’honneur chez les bonobos. Rivaux et brutaux, les uns font tout le temps la guerre. Empathiques, les autres font tout le temps l’amour.
Curieusement, l’espèce humaine tend à ne se reconnaître que dans les chimpanzés. Comme si nous étions incapables de voir l’autre face de notre animalité. L’homme est un loup pour l’homme, a-t-on coutume de répéter. C’est heureusement infiniment moins simple. L’auteur nous invite à briser cette image : « Il est temps de dépasser le portrait qu’elle trace de nous, individus purement égoïstes et mesquins, à la morale illusoire ». Arrêtons de privilégier un pôle de notre héritage par rapport à l’autre : « C’est pourtant ce que l’Occident n’a cessé de faire depuis des siècles en présentant notre côté compétitif comme plus authentique que notre côté social ». Or, comme le souligne Waal, nous avons « besoin de veiller à nos propres intérêts », mais aussi « celui de nous entendre ». L’homo economicus ne saurait sans dommages étouffer l’homo socialis. Rivalité certes, mais aussi coopération.
La morale sociale trouve ici un fondement naturel qu’on ne lui soupçonnait guère. Pourquoi être plus dur que ces singes qui manifestent une étonnante indulgence à l’égard d’un de leurs congénères handicapés ? Comment ne pas être impressionné par cette expérience de primates qui préfèrent se laisser mourir de faim plutôt que de faire souffrir leurs semblables ? L’auteur raconte encore une drôle d’histoire d’où il ressort que nos amis primates sont fort chatouilleux sur la question de la justice sociale !
Frans de Waal n’hésite pas à s’aventurer sur le terrain politique en conclusion de son propos. Le communisme aurait échoué pour avoir été victime d’une vision tronquée de l’humanité, amputée de sa soif de compétition. Mais le capitalisme intégral, prédit-il, se heurtera à sa méconnaissance des exigences de l’empathie sociale. A singe bipolaire, économie mixte ?
"Le singe en nous", par Frans de Waal, Fayard, 326 pp., 20 €.
Article publié dans "L'Express" du 11 mai 2006
merci (vraiment!) pour cette réjouissante contribution de fin de semaine!
GF
Rédigé par: fradet | 12 mai 2006 à 09h37
L'éthologue Frans de Waal ferait dans le politique maintenant ? D...* nous préserve d'un autre Chomsky ! Aurait-il dévié depuis son jouissif “Bonobo, le bonheur d'être singe” ?
De gentils animaux capables de se laisser mourir de faim plutôt que de faire souffrir leurs semblables ? Hmmm... ce genre de chose ne doit probablement pas arriver très souvent chez nos amies les bêtes. “Même” chez les premiers (primates) de la classe — de la classe des mammifères, on l'aura compris. “Même” au sein des institutions les plus civilisées de la planète, comme à l'Assemblée nationale française par exemple.
L'espèce humaine ne se reconnaîtrait que dans les chimpanzés ? Difficile à imaginer pour qui a lu “Brazzaville Plage”, ce roman mettant en scène des chimpanzés capables de meurtre organisé certes, mais qui montre aussi une mère se désintéressant de son petit venant d'être tué sous ses yeux.
Quoi qu'il en soit, sa science progressant, le “singe nu” (selon l'appellation de Desmond Moris), ou le “troisième chimpanzé” (selon l'appellation de Jared Diamond), pourra vraisemblablement de moins en moins prétendre être d'une autre nature que ses petits ou ses gros camarades du règne animal.
* Dieu ou Darwin, selon affinité
Rédigé par: Siganus Sutor | 12 mai 2006 à 10h41
Heu, si Sarko et Villo pouvaient faire bonobo-bonobo dans la case, ça nous ferait des vacances ?
Rédigé par: PMB | 12 mai 2006 à 15h21
ben il y en a peut-etre un des deux qui a essayé de le faire, et même que l'autre n'a pas aimé du tout, mais alors pas du tout du tout!
Rédigé par: gimik | 12 mai 2006 à 17h01
Pour Ségolène et François, c'est fait, et ça a donné 5 petits Royolande ou Hollandal : au choix !
Rédigé par: matéo | 12 mai 2006 à 20h07
dans un monde bonoboïsé, les gorilles seraient au chômage.
Rédigé par: gimik | 13 mai 2006 à 10h08
Frans de Waal réactualise des choses déjà observées depuis très longtemps notamment pas Kant (notre "insociable sociabilité" ou la "ruse de la raison" hégelienne).
De même quand il observe que "Nos « frères inférieurs », on le sait maintenant, savent utiliser des outils ou encore des langages", ce n'est pas exacement ce que j'appellerais une révélation. L'animal est doté d'une intelligence pratique (mais pas d'une capacité d'abstraction comme l'homme) et d'un langage. Mais d'un langage inné, figé, immuable. C'est encore une fois la grande différence avec l'homme qui reçoit le langage, le façonne, et l'utilise comme un art (convention/création/artifice).
Rien de très nouveau sous le soleil.
Rédigé par: bébé | 13 mai 2006 à 13h56
Frans de Waal réactualise des choses déjà observées depuis très longtemps notamment pas Kant (notre "insociable sociabilité" ou la "ruse de la raison" hégelienne).
De même quand il observe que "Nos « frères inférieurs », on le sait maintenant, savent utiliser des outils ou encore des langages", ce n'est pas exacement ce que j'appellerais une révélation. L'animal est doté d'une intelligence pratique (mais pas d'une capacité d'abstraction comme l'homme) et d'un langage. Mais d'un langage inné, figé, immuable. C'est encore une fois la grande différence avec l'homme qui reçoit le langage, le façonne, et l'utilise comme un art (convention/création/artifice).
Rien de très nouveau sous le soleil.
Rédigé par: bébé | 13 mai 2006 à 13h57
Mouaip. Après, toute la question est de savoir si l'hommme est encore plus proche du singe que du chien. Il paraît que ça fait débat par ici... "L'histoire a commencé sans l'homme et finira sans lui". Et la zoologie?
Rédigé par: Denis | 14 mai 2006 à 23h18
Et bien moi, je propose que notre héritage bonobo figure dans le préambule de la constitution européenne ! heu... désolé...
Rédigé par: titou31 | 15 mai 2006 à 11h23
@Titou31
Ben, c'est déjà pas mal, à l'heure où notre Europe manque cruellement de propositions pour avancer, puisque de plan B, il n'y a point et que personne n'avance quoi que ce soit pour relancer la machine. Alors, "faire figurer notre héritage bonobo" en préambule d'une constitution à venir : pourquoi pas ?
Je vous laisse imaginer la technique bonobo de réduction du conflit dans le duel Sarkozy / Villepin, ou Emmanuelli / Hollande, finalement ils s'en sortiraient peut être mieux !!
Rédigé par: matéo | 15 mai 2006 à 13h38
technique bonobo générale à l'assemblée nationale avant de commencer les questions au gouvernement!
Rédigé par: gimik | 15 mai 2006 à 13h57
Technique d'autant plus appréciable que notre AN est plutôt âgée, et qu'il y a donc là une opportunité de voir certains cacochymes y laisser leur peau. Renouvellement assuré !
Et pour certains, un encouragement à y faire entrer plus de femmes, parce qu'aujourd'hui il leur faudrait découvrir les joies de la bi sexualité pour réduire les conflits par la technique de nos amis bonobo. Et là je les sens pas trop nos 577 amis et copains de bac à sable.
Rédigé par: matéo | 15 mai 2006 à 14h55
Dans La Libre Belgique du 27 mai, un entretien avec Frans de Waal :
Nous sommes tous des singes
http://www.lalibre.be/article.phtml?id=12&subid=124&art_id=288373
« nous trouvons chez nous, cette bipolarité entre notre côté chimpanzés (réputés pour leur agressivité et leurs luttes pour le pouvoir) et notre côté bonobos (célèbres pour leur pacifisme, l'égalité femelle/mâle, et pour l'utilisation frénétique des rapports sexuels pour apaiser les conflits). »
L'utilisation frénétique des rapports sexuels dans une perspective apaisante... Entre frénésie et apaisement, le lien paraît quand même ténu. Mais, heureusement, la logique et la décence reprennent leurs droits à la question suivante : « Prenez l'exemple de la politique des alliances chez les chimpanzés qui se liguent et empêchent que les membres frayent avec d'autres. »
Qui c'est qui a pensé un jour que la politique c'était un b... ?
Rédigé par: Siganus Sutor | 10 juin 2006 à 18h18
Les médias français seraient-ils fâchés avec les singes en nous ? Ou bien seraient-ils trop “cartésiens”, selon le mot de Frans De Waal dans l'entretien précédemment cité ? Pourtant le projet de loi espagnol sur la personnalité juridique des singes semble susceptible de provoquer quelques débats de fond. En tous cas ces jours-ci c'est dans la presse britannique qu'on en parle :
Moral booster (Guardian du 7 juin)
http://society.guardian.co.uk/societyguardian/story/0,,1791357,00.html
Où il est question de reconnaître l'étroite parenté entre humains et grands singes, ce qui devrait interdire aux premiers de posséder les seconds. (Le lecteur peut ici faire de lui-même un parallèle avec l'esclave, bien meuble qu'il était tout à fait “normal” de posséder avant que les mentalités ne changent dans presque tous les pays du monde.)
Drive to give 'human' rights to apes leaves Spanish divided (Telegraph d'aujourd'hui)
http://www.telegraph.co.uk/news/main.jhtml;jsessionid=WI1SYEAP1MNSHQFIQMGCFGGAVCBQUIV0?xml=/news/2006/06/10/wapes10.xml
“L'Espagne pourrait bientôt devenir le premier pays au monde à donner aux chimpanzés, aux gorilles, aux orangs-outans et aux autres grands singes quelques-uns des droits fondamentaux octroyés aux êtres humains, et ce grâce à une loi proposée par des membres de la coalition socialiste au pouvoir.”
Une gauche espagnole ayant succombé aux sirènes du politiquement correct humanoïsant ? On pourrait presque le croire — d'autant plus que dans un édito consacré à cette question le Telegraph taquine un peu Verts et socialistes. Sauf que cette fois-ci l'anthropomorphisme aurait quelques bonnes raisons d'être justifié, n'est-ce pas cousin ?
Rédigé par: Siganus Sutor | 10 juin 2006 à 19h27
Ah oui, les socialistes espagnols ont vraiment les fils qui se touchent, sur ce coup-là. Les singes pourront porter plainte en justice, selon le projet de loi. Représentés pas un avocat, bien sûr. -- Et vous, Maître, c'est quoi votre spécialité? -- Moi, je défends les singes.
Mais c'est une tendance plus large. En Angleterre, les terroristes anti-expérimentations animales commettent des attentats et déterrent des cadavres -- humains, faut-il le préciser -- pour les prendre en otage. Les autorités envisagent de punir par loi loi ceux qui mettent en danger le bien-être psychique des animaux de compagnie.
Il y avait déjà les droits de l'homme des enfants qui étaient franchement inquiétants: lisez le texte de l'ONU, c'est une aberration.
Ce n'était qu'une étape: maintenant, on a les droits de l'homme des animaux.
L'humanité occidentale est vraiment en train de perdre la boule.
Rédigé par: Robert Marchenoir | 11 juin 2006 à 00h39
Bonjour, mon frère :)
Rédigé par: Singe | 14 septembre 2008 à 18h54