Rien ne va plus. Une poisseuse sinistrose contamine les esprits, tout particulièrement en France, ce pays trop orgueilleux pour s'aimer vraiment. Le sociologue Roger Sue examine l'alchimie fatidique qui transforme systématiquement les bonnes nouvelles en mauvaises. Le temps de travail se réduit à mesure que la productivité explose? Au lieu de concevoir une société libérée de cette servitude, on pleure un chômage de masse qui coexiste avec le stress au travail. Le développement humain stimule de plus en plus les performances économiques? Loin de s'en féliciter, on cherche obstinément à limiter les dépenses de santé ou de formation, taxées d'improductivité.
La modernité, souligne l'auteur, est chargée de tous les péchés. Cette hypertrophie critique est fille de l'amnésie. Nos contemporains ont ainsi une peur bleue des violences, alors que celles-ci enregistrent une régression historique spectaculaire. Sue distingue quatre types de raisons à cet étonnant négativisme. Nous serions d'abord toujours sous le coup des désillusions provoquées par l'effondrement des grands récits religieux ou idéologiques. L'incapacité à se situer dans une perspective historique engendrerait un fatalisme maussade. Les aspirations sans cesse plus exigeantes de l'individu l'empêcheraient de goûter aux progrès accomplis. Le conservatisme des élites s'opposerait enfin à l'émergence d'un système plus positif. «Les grandes mutations socio-économiques, les avancées démocratiques à la base, sont souvent moins de bonnes nouvelles que des menaces pour les pouvoirs en place», observe Sue.
Dans le feu de sa démonstration, il pousse néanmoins le bouchon un peu loin. On a du mal à le suivre lorsqu'il écrit que l'école «n'a jamais si bien réussi». Si le lien social n'est pas aussi délabré que le déplorent les esprits chagrins, l'auteur surestime la vitalité du tissu associatif. Et sa foi dans le potentiel humain d'une «économie associative» ne saurait faire oublier que la marchandisation du monde gagne sans cesse du terrain. Pardon d'être un peu négatif.
La Société contre elle-même,
Roger Sue, Fayard,
159 pages,
15 €
(Article publié dans L'Express du 12 janvier 2006)
Malheureusement,cette sinistrose va déboucher sur un Révolution après 2007 !...
La prochaine élection présidentielle sera probablement la dernière de la Cinquième République !...Et ce n'est pas Sarkozy qui sauvera la France!...
Rédigé par: Largo | 12 janvier 2006 à 15h58
La France a bien du dans les années 70 entrer dans l’âge du monde global - ce qui exige d’elle une forte adaptation - au moment où elle en reste sur deux désastres nationaux plus ou moins voilés : mai 40 et l’Algérie.
Ce qui nous traumatise ce n’est pas l'effondrement des grands récits religieux ou idéologiques, mais l’impossibilité désormais d’un grand récit national.
Episodes significatifs : Le Charles de Gaulle à la commémoration de Trafalgar, mais pratiquement pas de commémoration d’Austerlitz
Rédigé par: Basta | 12 janvier 2006 à 16h20
Ce qu'Eric Dupin nous restitue de l'auteur me semble pour partie "opérant" en France, déjà beaucoup moins pour nombre de nos voisins. Sans être une réflexion en vase clos, c'est fortement marqué France franco-française. La formule : "la marchandisation du monde" sonne toujours (à mes oreilles) comme relevant un chouïa de la diabolisation. Mais bon...
Rédigé par: Matéo | 12 janvier 2006 à 17h26
Si grand récit il doit y avoir, il se devrait d'être européen. Je sais que nombreux sont ceux dont Debray, qui refusent de voir dans l'Europe notre méta-nation. Je persiste pourtant à croire que c'est là qu'il faut faire jouer le symbolique et donc opérer un transfert des fantasmes à cette échelle. Vu comment s'est passé le referendum et comment il fut défendu par la classe politique française, je doute que nous en prenions vraiment le chemin.
Rédigé par: blabla | 12 janvier 2006 à 17h55
Pour ce qui me concerne, je me satisfais de savoir que mes analyses ont été validées par deux excellentes plumes:Alain Petrefitte (La Société de Confiance chez Odile Jacob) et David S Landes (Richesse et Pauvreté des nations chez Albin Michel).
Je pose souvent la question du Minotaure qui boulotte tranquillement la psyché française et nous fait décliner par palliers , ces rémissions nous trompant sur la tendance à long terme.
Ce Minotaure s'appelle Religion Catholique . C'est un tabou. Que je ne cesse de dénoncer. Mais vainement évidemment car on ne veut pas affronter ce Minotaure collectivement et via nos instruments institutionnels ou un vaste débat refondateur (que j'appelle Etats Généraux Virtuel des Citoyens).
La France ose encore s'enorgueillir d'être la Fille Aînée de l'Eglise et croit que les Lumières dont elle est aussi la Fille ont chassé l'ombre de la première, ce qui est absolument faux; Elles n'ont abouti qu'au pire: sa laïcisation!
Evidemment, pour dire cela, à défaut d'une plume prestigieuse, il faut avoir vécu l'Institution les yeux et les oreilles grand ouverts!
Rédigé par: fradet | 13 janvier 2006 à 05h47
@fradet
Oui, la République s'est substituée après un bon siècle de lutte à l'Eglise, dans le rôle de Religion officielle de la France. La structure est inchangée mais le clergé est nouveau. La France n'est pas laïque, mais encadrée par une religion sans Dieu, mais qui pratique le culte d'une idole, l'Etat.
Rédigé par: Basta | 13 janvier 2006 à 15h32
Bourdieu disait que ce n'est pas un clergé que la République a installé mais une "aristocratie" républicaine...
Rédigé par: Eczistenz | 13 janvier 2006 à 16h17
@blabla
L'espoir d'un "grand récit européen" qui aurait pu relayer le grand récit national, il me semble qu'il a sombré l'année dernière. Les français vivent leur relation avec le monde de manière ouverte, mais projective. L'Europe (et le monde) oui, mais à la française.
Pour surmonter ce blocage, il faudrait un grand homme d'état qui sache nous conduire là où nous sommes réticent à nous engager. Avec le recul, il faut reconnaître que Mitterrand avait commencé cette grande oeuvre. Ensuite...
Rédigé par: Basta | 13 janvier 2006 à 16h22
Basta. Je partage votre opinion sur la nécessité d'hommes ou de femmes qui à la tête de l'Etat sauraient se faire les artisans de grandes oeuvres. Mitterand avait cette vision historique de sa tâche. Il savait combien les symboles sont des marqueurs essentiels à toute construction. Sa silhouette enfantine aux côtés du géant Kohl se recueillant, main dans la main, à Verdun reste dans les mémoires. Ce fut un symbole européen, sans conteste possible.
Toutefois peut-on encore croire à l'homme providentiel, qui seul saurait retourner ou réveiller une société figée dans l'immobilisme et la sinistrose dont parle Eric ? Le leader charismatique semble avoir fait son temps, ou plutôt l'idée qu'il puisse seul trouver les réponses aux attentes de tous.
L'Europe, puisqu'il qu'il s'agit de cela, pourrait être un nouvel horizon mais elle se fera par les européens, qui doivent s'approprier son langage et son destin. La mobilité sera par exemple une clé, et un moyen concrêt de permettre à chacun de quitter ses oeillères nationales.
Or elle peine à exister. 2% seulement de la population active européenne vit et travaille hors de son pays...
Rédigé par: blabla | 13 janvier 2006 à 16h42
@eczistenz
Après presqu'un siècle de tatonnements, la république, au sens institutionnel, s'installe solidement vers 1879. Alors, la République se met en place, d'abord son Clergé, sous la forme des "intellectuels" : le haut-clergé (Zola, Hugo...) et le bas-clergé (les instituteurs "hussards noirs de la République").
L'aristocratie nouvelle naîtra plus tard de la rencontre de la République avec l'Etat qui devait devenir son idole. C'est une Noblesse d'état : la haute (ENA), et la petite (fonction publique, secteur public, corporations associées). L'aristocrate se caractérise par le fait dépendre pour son existence d'un statut, non du produit effectif de son travail.
Et puis il y a un Tiers-état, une bourgeoisie, grande ou petite, voire même précaire, qui vit des fruits de son travail, et en subit tous les aléas.
La société d'ancien régime en trois ordres est finalement reconstituée vers 1950, la République ayant repris le rôle de l'Eglise.
Rédigé par: Basta | 13 janvier 2006 à 19h54
Bien vu, Basta. A quand une nouvelle Nuit du 4-août? Elle n'a que trop tardé.
On pourrait en profiter pour relire et remettre en vigueur la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, la première, qui n'a pratiquement pas pris une ride, et dont nous avons bien besoin.
Rédigé par: Robert Marchenoir | 13 janvier 2006 à 21h28
@Robert Marchenoir
C'est le travail préliminaire - avant même le "programme" - que devrait entreprendre la gauche maintenant : Revivifier 89 et enterrer 93.
Poser que la Révolution n'est pas un bloc.
Et si elle ne le fait pas, que la droite s'en charge.
Rédigé par: Basta | 14 janvier 2006 à 23h45
Evoquer la "poisseuse sinistrose" est un procédé qui ne me plait guère, car il ne s'agit pas d'un fantasme, mais d'une inquiétude bien réelle. Malgré le progrès, ou plutôt à cause de lui, nos enfants ont plus de difficultés à démarrer dans la vie que nous n'en n'avons eu, nous enfant du baby boum. Pour m'en convaincre, il me suffit de regarder la situation de mes enfants, beaux enfants, et neveux. Et si je regarde les chiffres, je constate que les retraités ont, en moyenne, un revenu supérieur à celui des actifs, alors que comme chacun sait, les retraités n’ont pas d’enfants à élever, de maison à acheter, de vie à construire. Bien sûr, nous pouvons et devons aider nos enfants, mais ceux ci n’ont pas besoin d’une aumône, mais d’une société qui leur donne une juste place.
Nous les enfants du baby boum sommes en effet des heureux veinards. Nous n’avons pas vécu la guerre, comme nos parents. Nous n’avons pas trop souffert pour payer les retraites de nos aînés, qui partaient tard en retraite et ne vivaient pas très vieux. Lorsque nous partirons en retraite, entre 60 et 65 ans, nous vivrons encore de 20 à 30 ans, du fait de la formidable augmentation de notre espérance de vie. De grandes et belles pour les plus chanceux et les plus riches d’entre nous. Pendant ce temps, nos enfants devront donc travailler pour nous. Autre détail, nous avons vécu une période d’inflation forte où l’érosion monétaire spoliait les riches et les épargnants, et limitait le prix des biens immobiliers et l durée des emprunts. Enfin, cerise sur le gâteau, nous sommes nombreux, nous votons et nous pouvons défendre politiquement nos intérêts.
Si l’on regarde le reste du monde, nous faisons partie des pays riches, qui monopolisent depuis des décennies les ressources de la planète. Ces ressources s’épuisent et leur prix monte, et continuerons de monter. Nos enfants verrons cet épuisement et ces augmentations. Il leur faudra aussi partager ces ressources avec les pays émergent qui veulent eux aussi bénéficier d’un mode de vie plus confortable.
Quel que soit la politique menée, ces facteurs (espérance de vie, épuisement des ressources, et partage des ressources avec les pays émergents) demeurent. Bien sûr, cela ne signifie pas que le monde va à sa perte, car tous ces facteurs (excepté l’épuisement des ressources qui devait de toute façon se produire un jour ou l’autre) sont des progrès. Mais je ne pense pas que le progrès général sera suffisant pour compenser les difficultés très particulières qui attendent nos enfants. Ils devrons changer leur mode de vie en apprenant à consommer moins et mieux. Tout
Rédigé par: Michel | 17 janvier 2006 à 02h41
Tout cela, en nous faisant vivre et en faisant vivre la génération de nos petits enfants
Rédigé par: Michel | 17 janvier 2006 à 02h43