Yalta français
Le pouvoir national à droite. Les pouvoirs locaux à gauche. Le renouvellement municipal et cantonal de 2008 a accentué un insolite partage du territoire. La droite contrôle la présidence de la République, le gouvernement, l’Assemblée nationale et le Sénat. La gauche dirige la quasi-totalité des régions, près des deux-tiers des départements et les trois-quarts des plus grandes villes. Ce partage des responsabilités plaît apparemment à une majorité de Français. Il n’en comporte pas moins de sérieux risques, au moins pour l’opposition.
L’illusion du contre-pouvoir flotte dans les rangs socialistes. Fidèle à elle-même, Ségolène Royal en appelle à la résistance à partir des « territoires » contrôlés par la gauche. Elle promet aux électeurs de « réparer les dégâts nationaux » provoqués par la politique gouvernementale. Les collectivités locales auraient vocation à protéger le peuple contre les ravages d’une politique anti-sociale. De manière plus positive, d’aucuns imaginent transformer ces pouvoirs locaux en lieux d’expérimentation d’un « nouveau socialisme » pragmatique. En 2004, déjà, les régions roses devaient être d’inventifs laboratoires…
La tentation du socialisme territorial s’appuie sur une ancienne tradition. Le municipalisme a profondément marqué l’histoire du socialisme français. Depuis la première conquête de la commune de Commentry (Allier), en 1882, les communes sont devenues le berceau d’une gauche coupée du syndicalisme par la charte d’Amiens. Les socialistes contrôlaient 297 communes en 1912 et déjà 1375 en 1935. De grandes villes comme Brest, Lille ou Toulouse ont été conquises avant 1914. Grâce à des politiques audacieuses en matière de services publics, d’aide sociale, de logement ou de culture, les élus socialistes ont organisé une résistance concrète au capitalisme. Avec ses cités rouges, le communisme municipal s’est inscrit dans la même lignée. Au travers de l’encadrement social et de la politisation du quotidien, un avant-goût de socialisme fut offert aux populations ouvrières.
Le contexte actuel est cependant, pour le moins, différent. Ne croyant plus à l’avenir radieux, la gauche est devenue gestionnaire. Ses municipalités peuvent certes aider les plus démunis en leur accordant des avantages supplémentaires. Ses collectivités ont encore le loisir d’imprimer leur marque sur le développement local ou sur l’animation culturelle. Mais une gauche incapable d’inscrire son action dans une pensée globale s’expose au danger d’être réduite à l’accompagnement social de dynamiques politiques et économiques non maîtrisables. C’est la promesse peu réjouissante d’un « socialisme sparadrap ».
Malgré la décentralisation, les masses financières brassées par les collectivités locales ne doivent pas aveugler. Beaucoup de dépenses sont contraintes par des législations nationales et c’est le pouvoir central qui décide des dotations financières à ces collectivités. Le socialisme territorial se heurtera vite à ses limites, sauf à décider de prélèvements fiscaux impopulaires.
L’histoire enseigne aussi que le municipalisme soumet la gauche à de graves travers. Pendant sa traversée du désert, la SFIO s’est repliée sur des fiefs soumis à des notables tout-puissants. Les militants étaient à leur dévotion et la direction du parti ne se mêlait pas de leurs affaires. A Montpellier, Georges Frêche a fait survivre ces pratiques. Le PS d’aujourd’hui est souvent structuré par des élus locaux qui contrôlent étroitement leur territoire. Les alliances politiques qui assurent leurs succès électoraux sont désormais à géométrie variable, comme à la belle époque de Guy Mollet.
En 1968, la moitié des membres de la SFIO étaient des élus municipaux. Depuis le reflux des nouveaux adhérents attirés par la braderie de 2007, le PS est à nouveau dominé par le poids des élus et de ceux qui vivent, d’une manière ou d’une autre, du pouvoir local. Les grands barons du parti ont-ils d’ailleurs vraiment intérêt à une reconquête nationale qui les exposerait au risque d’être sanctionnés, par ricochet, lors des scrutins locaux ?
Le passé est enfin révélateur d’une mutation des élites roses. Dans les années soixante-dix, les conquérants du PS refondé à Epinay s’emparaient des cités à partir de leur pouvoir dans le parti. Jean-Pierre Chevènement fut ainsi parachuté, non sans turbulences, à Belfort. La jeune garde socialiste y apprenait l’exercice des responsabilités. En 2008, c’est plutôt le pouvoir local qui légitime les ambitions nationales. Ségolène Royal s’est sentie pousser des ailes depuis sa belle victoire de 2004 en Poitou-Charentes. Bertrand Delanoë a rebondi de son bastion parisien. Ces élus, comme un Gérard Collomb qui n’a pas encore manifesté ses prétentions, ont en commun une approche « désidéologisée » très en vogue. Rappelons tout de même que le municipalisme a aussi fait sombrer le socialisme d’antan dans l’opportunisme le plus plat.
Article publié dans Enjeux-Les Echos de mai 2008.

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