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13 mai 2008

Yalta français

    Le pouvoir national à droite. Les pouvoirs locaux à gauche. Le renouvellement municipal et cantonal de 2008 a accentué un insolite partage du territoire. La droite contrôle la présidence de la République, le gouvernement, l’Assemblée nationale et le Sénat. La gauche dirige la quasi-totalité des régions, près des deux-tiers des départements et les trois-quarts des plus grandes villes. Ce partage des responsabilités plaît apparemment à une majorité de Français. Il n’en comporte pas moins de sérieux risques, au moins pour l’opposition.

    L’illusion du contre-pouvoir flotte dans les rangs socialistes. Fidèle à elle-même, Ségolène Royal en appelle à la résistance à partir des « territoires » contrôlés par la gauche. Elle promet aux électeurs de « réparer les dégâts nationaux » provoqués par la politique gouvernementale. Les collectivités locales auraient vocation à protéger le peuple contre les ravages d’une politique anti-sociale. De manière plus positive, d’aucuns imaginent transformer ces pouvoirs locaux en lieux d’expérimentation d’un « nouveau socialisme » pragmatique. En 2004, déjà, les régions roses devaient être d’inventifs laboratoires…

    La tentation du socialisme territorial s’appuie sur une ancienne tradition. Le municipalisme a profondément marqué l’histoire du socialisme français. Depuis la première conquête de la commune de Commentry (Allier), en 1882, les communes sont devenues le berceau d’une gauche coupée du syndicalisme par la charte d’Amiens. Les socialistes contrôlaient 297 communes en 1912 et déjà 1375 en 1935. De grandes villes comme Brest, Lille ou Toulouse ont été conquises avant 1914. Grâce à des politiques audacieuses en matière de services publics, d’aide sociale, de logement ou de culture, les élus socialistes ont organisé une résistance concrète au capitalisme. Avec ses cités rouges, le communisme municipal s’est inscrit dans la même lignée. Au travers de l’encadrement social et de la politisation du quotidien, un avant-goût de socialisme fut offert aux populations ouvrières.

    Le contexte actuel est cependant, pour le moins, différent. Ne croyant plus à l’avenir radieux, la gauche est devenue gestionnaire. Ses municipalités peuvent certes aider les plus démunis en leur accordant des avantages supplémentaires. Ses collectivités ont encore le loisir d’imprimer leur marque sur le développement local ou sur l’animation culturelle. Mais une gauche incapable d’inscrire son action dans une pensée globale s’expose au danger d’être réduite à l’accompagnement social de dynamiques politiques et économiques non maîtrisables. C’est la promesse peu réjouissante d’un « socialisme sparadrap ».

    Malgré la décentralisation, les masses financières brassées par les collectivités locales ne doivent pas aveugler. Beaucoup de dépenses sont contraintes par des législations nationales et c’est le pouvoir central qui décide des dotations financières à ces collectivités. Le socialisme territorial se heurtera vite à ses limites, sauf à décider de prélèvements fiscaux impopulaires.

    L’histoire enseigne aussi que le municipalisme soumet la gauche à de graves travers. Pendant sa traversée du désert, la SFIO s’est repliée sur des fiefs soumis à des notables tout-puissants. Les militants étaient à leur dévotion et la direction du parti ne se mêlait pas de leurs affaires. A Montpellier, Georges Frêche a fait survivre ces pratiques. Le PS d’aujourd’hui est souvent structuré par des élus locaux qui contrôlent étroitement leur territoire. Les alliances politiques qui assurent leurs succès électoraux sont désormais à géométrie variable, comme à la belle époque de Guy Mollet.

    En 1968, la moitié des membres de la SFIO étaient des élus municipaux. Depuis le reflux des nouveaux adhérents attirés par la braderie de 2007, le PS est à nouveau dominé par le poids des élus et de ceux qui vivent, d’une manière ou d’une autre, du pouvoir local. Les grands barons du parti ont-ils d’ailleurs vraiment intérêt à une reconquête nationale qui les exposerait au risque d’être sanctionnés, par ricochet, lors des scrutins locaux ?

    Le passé est enfin révélateur d’une mutation des élites roses. Dans les années soixante-dix, les conquérants du PS refondé à Epinay s’emparaient des cités à partir de leur pouvoir dans le parti. Jean-Pierre Chevènement fut ainsi parachuté, non sans turbulences, à Belfort. La jeune garde socialiste y apprenait l’exercice des responsabilités. En 2008, c’est plutôt le pouvoir local qui légitime les ambitions nationales. Ségolène Royal s’est sentie pousser des ailes depuis sa belle victoire de 2004 en Poitou-Charentes. Bertrand Delanoë a rebondi de son bastion parisien. Ces élus, comme un Gérard Collomb qui n’a pas encore manifesté ses prétentions, ont en commun une approche « désidéologisée » très en vogue. Rappelons tout de même que le municipalisme a aussi fait sombrer le socialisme d’antan dans l’opportunisme le plus plat.

Article publié dans Enjeux-Les Echos de mai 2008.

07 mai 2008

Calamity Hillary

    The game is over.  Hillary Clinton a perdu hier les minces chances qui lui restaient de décrocher l'investiture démocrate. Sa très courte victoire dans l'Indiana et sa large défaite en Caroline du Nord lui interdisent désormais tout espoir de convaincre les "super-délégués" de son parti de se porter à son secours. Barack Obama sera bien le candidat démocrate opposé au républicain John McCain à l'automne prochain.

    Et pourtant, l'ancienne "first lady" a encore juré qu'elle continuait le combat et demandé à ses supporters de l'aider financièrement. Cet entêtement doit beaucoup au caractère de cette forte personnalité qui, assurée du soutien de l'establishment démocrate, croyait presque que le job de la Maison Blanche lui revenait de droit. Il n'en est pas moins très dommageable politiquement pour les démocrates. Les précédents historiques montrent que le parti qui a connu l'épreuve de primaires prolongées perd généralement l'élection générale.

    Le risque pour Obama est d'autant plus réel que Clinton n'a pas hésité à creuser de dangereuses divisions, sociologiques et même raciales, au sein de l'électorat démocrate pour affaiblir son rival. Sa campagne démagogique, aux accents parfois proches de la propagande républicaine, laissera des traces. Le contexte général - rejet de la guerre en Irak, inquiétudes générées par la crise économique, aspiration au changement après deux mandats républicains - favorise certes l'alternance. Mais Obama devra faire preuve d'une grande habileté pour réunifier son parti, un camp divisé étant toujours promis à la défaite.

05 mai 2008

Enfants de Mai

    C'est peu dire que l'on nous bassine avec Mai 68. Pour autant, cette manie très française de la commémoration produit aussi des choses intéressantes. Le livre touchant de Virginie Linhart (1) offre un regard subtil et sensible sur l'héritage des "événements". Née en 1966, la fille de Robert - l'auteur du célèbre "L'établi" (2) - explore l'aventure tragique de son père par la biais d'une enquête auprès des enfants de militants révolutionnaires. Après avoir été un des principaux dirigeants maoïstes français, Robert Linhart a tenté de se suicider en 1981 puis a sombré dans le mutisme...

    Au-delà de ses raisons intimes, le long silence de Robert Linhart suggère l'impossibilité de s'adapter à un monde où les certitudes révolutionnaires ont disparu. Le complexe de supériorité des anciens gauchistes, trop confiants dans les pouvoirs de l'intellect et de la théorie, transparait au fil des témoignages. L'épreuve du désenchantement qui succède à l'engagement militant extrême a fait bien des dégâts, sur cette génération comme sur la suivante par ricochet.

    Le livre brosse encore un tableau nuancé des difficultés de filiation endurées par les enfants de Mai. Il est pas toujours facile d'avoir eu des parents qui voulaient à tout prix faire le bonheur de l'humanité mais qui se désintéressaient de leurs enfants. Si l'auteur ne participe nullement aux charges anti-68, les récits qu'elle rapporte disent le manque de repères dont ont souvent souffert les rejetons de "soixante-huitards". Devenus parents à leur tour, ils ont généralement réhabilité les règles, et parfois même renoué avec un certain conformisme bourgeois. Contrairement à ce que l'on affirmait péremptoirement il y a quarante ans, tout n'est pas politique.

(1) Virginie Linhart, "Le jour où mon père s'est tu", Seuil, 2008.
(2) Robert Linhart, "L'Etabli", Editions de Minuit, 1978.

25 avril 2008

Illusoire com'

    La communication est devenue l'idéologie dominante de l'époque. Acteurs et commentateurs ont tendance à croire que la politique est désormais une affaire de représentations mentales. Les réalités n'existeraient plus que filtrées par des perceptions plastiques. Nicolas Sarkozy est loin d'être le seul dirigeant à être victime de ce prisme. Ségolène Royal est un exemple encore plus caricatural de ce postmodernisme qui conduit à négliger le fond pour mieux soigner la forme.

    Mais le talentueux avocat qu'est l'actuel président de la République mise visiblement un peu trop sur la com' pour rebondir après une année d'exercice du pouvoir qui a profondément déçu les Français. Sa prestation télévisée d'hier soir lui a permis de dessiner le profil d'un chef d'Etat à la fois plus humble - il reconnaît des "erreurs" - et toujours courageux - il entend poursuivre le train de réformes au risque assumé de l'impopularité. Même si Sarkozy est apparu sur la défensive, il se peut que ce nouveau style lui permette, à moyen terme, d'être réécouté par l'opinion.

    Qu'a-t-il cependant à dire et à proposer aux Français ? C'est là que la bât blesse. L'auto-critique du président est restée formelle. Le fameux "paquet fiscal" n'aurait été qu'une "erreur de communication totale"et non pas un train de mesures économiquement inefficaces  et socialement injustes. Pratiquant la méthode Coué, Sarkozy jure que le dispositif d'incitations aux heures supplémentaires "marche", ce qui n'est pas vraiment l'avis des économistes. Il est encore douteux que l'encouragement à "l'intéressement" résolve le problème du pouvoir d'achat. Et il est inquiétant d'apprendre que le futur "revenu de solidarité active" sera pour partie financé par une réduction de la "prime pour l'emploi" qui aide les salariés modestes.

    Les réformes, toujours vantées par un Sarkozy bien décidé à garder le cap d'une réduction du nombre de fonctionnaires, gardent le goût du sacrifice. Comment faire accepter un nouvel allongement de la durée de cotisation pour les retraites alors que l'emploi des "seniors" demeure aussi problématique ? On ne voit guère par quel miracle une telle politique pourrait devenir populaire. Les réalités pèseront plus lourd que toutes les explications du monde.

22 avril 2008

Réalisme socialiste

    Bourgeois, cessez donc de trembler comme des feuilles ! le PS renonce enfin officiellement à ses "espérances révolutionnaires". La presse bien-pensante s'en réjouit: les socialistes abandonnent leurs "vaches sacrées" idéologiques pour se mettre à jour. La nouvelle "déclaration de principes" du PS le définit clairement comme un "parti réformiste".

    Ironie mise à part, ce texte corédigé par Alain Bergounioux, subtil historien et idéologue du parti, et Henri Weber, autre amateur d'exercices théoriques, n'est pas trop mal troussé au regard des lois du genre. On s'amusera même à repérer quelques signes révélateurs de la spécificité maintenue du socialisme français. La déclaration affirme que la "critique historique du capitalisme" demeure "d'actualité" et que le PS porte un "projet de transformation sociale radicale". La précédente déclaration de principes, rédigée en 1990, ne définissait le PS que comme un "parti de transformation sociale", situant son réformisme au service d'hypothétiques "espérances révolutionnaires". En passant de la référence à une "économie mixte" admettant "les règles du marché" à celle d'une "économie sociale et écologique de marché" régulée par la puissance publique, les socialistes ne sombrent guère dans une dangereuse dérive droitière. Tous les courants du parti ont d'ailleurs ratifié le nouveau texte.

    L'essentiel reste pourtant à faire pour le PS. Sur le plan idéologique, il lui faudra d'abord préciser et creuser sa critique du capitalisme au-delà des facilités d'une dénonciation morale et d'une condamnation de ses défauts les plus criants. L'articulation entre pleine reconnaissance de l'économie de marché et contestation des logiques du capitalisme financier suppose un profond renouvellement d'analyses qui ne peuvent plus être adossées aux schémas marxistes.

    Simultanément, les socialistes doivent donner de la chair aux valeurs qu'ils réaffirment aujourd'hui en arbitrant clairement en faveur de quelles politiques publiques ils se prononcent. Qu'il s'agisse de "développement durable" ou d'"Etat social", le PS est mis au défi de mettre des propositions concrètes derrière ses mots. C'est ce que l'on attend du débat qui s'ouvre en son sein.

14 avril 2008

Modèle italien ?

    La défaite du Parti démocrate italien devrait faire réfléchir les socialistes français. Malgré un vote utile en sa faveur, l'alliance de centre-gauche conduite par Walter Veltroni a été défaite par la coalition de Silvio Berlusconi, battu de peu en 2006. Les deux personnalités les mieux placées pour prendre la tête du PS - Ségolène Royal et Bertrand Delanoë - avaient pourtant en commun une admiration déclarée pour ce qu'est devenue la gauche transalpine. La présidente de Poitou-Charentes a plusieurs fois vanté "l'exemple italien" d'une gauche qui choisit son leader grâce à une vaste consultation populaire. Dans une interview à "Libération" en date du 22 octobre 2007, Royal estimait, en référence à la création du Parti démocrate, que "l’alliance, contre la droite, entre un parti issu du parti communiste et un parti du centre, d’inspiration chrétienne, est très intéressante". S'inspirant explicitement de ce précédent, elle annonçait "des recompositions entre centre et PS en France".

    Si Delanoë s'est gardé de faire des appels du pieds au Modem aussi voyants que sa rivale,  il voyait lui aussi d'un très bon oeil la mutation de la gauche italienne. "Le parti démocrate est un modèle pour le parti socialiste français", a ainsi titré une interview du maire de Paris le quotidien "La Reppublica" du 9 avril. "Avec Veltroni, je suis sûr que les choses peuvent changer", s'enthousiasmait Delanoë, ajoutant que "son programme et son honnêteté sont une opportunité formidable pour l’Italie".

    L'avait-il vraiment lu ? Le programme du candidat Veltroni n'était qu'une enfilade de platitudes centristes peu susceptibles de mobiliser un électorat qui a d'ailleurs moins participé au scrutin qu'il y a deux ans. Comme l'a admis Paolo Franchi, directeur du quotidien de centre gauche Il Riformista, "Veltroni est sans doute aujourd’hui plus proche de François Bayrou que de Ségolène Royal". Même si le leader du PD a appartenu à l'ancien PCI, le nouveau parti fait la part belle à l'héritage démocrate-chrétien et aux accointances avec les puissances économiques. "Je ne suis pas de gauche", avait-il avoué au quotidien espagnol "El Pais".

    Au cours de sa campagne, Veltroni avait cherché à copier certaines recettes de Barack Obama au point de reprendre son slogan de campagne ("Yes, we can" devenant "Si, puo fare"). Mais vif est le contraste entre l'évolution des gauches italienne et américaine. Héritière d'un long passé sous hégémonie communiste, la première n'en finit pas de dériver vers la droite tandis que la seconde, réveillée par l'ampleur de la crise économique, renoue avec certains fondamentaux de la pensée progressiste. Si Obama n'as pas encore gagné, Veltroni a bel et bien perdu. Avis au PS.

09 avril 2008

Virage américain

    Barack Obama a repris l'avantage dans la course à la Maison Blanche. Grâce à son discours marquant sur le racisme, le sénateur de l'Illinois est sorti par le haut de la polémique orchestrée autour du pasteur Wright. Il devance à nouveau nettement Hillary Clinton dans l'électorat démocrate. Mieux, dans la plupart des dernières enquêtes d'intentions de vote, Obama obtient désormais un score supérieur à celui de John McCain.

    Le candidat démocrate métis a certes encore des épreuves à endurer avant de décrocher l'investiture démocrate tandis que son adversaire républicain demeure redoutable. Mais l'état de la société américaine suggère une évolution de fond porteuse pour Obama. L'aspiration à un changement profond est mise en évidence par un très intéressant sondage New York Times-CBS News. On y apprend que pas moins de 81% des Américains - un chiffre record - estiment que leur pays va dans la mauvaise direction. Le bilan du dernier mandat de George Bush est très sévèrement jugé: 67% des sondés trouvent que les choses ont empiré depuis cinq ans.

    Même si McCain cultive un style particulier, le candidat républicain, tout de même soutenu par le président sortant, aura bien plus de mal que son adversaire démocrate à incarner cette soif de rupture. D'autant plus que cette enquête révèle aussi de sérieuses évolutions idéologiques aux Etats-Unis. Alors que les inquiétudes liées à la crise économique prennent le pas sur le terrorisme, les idées conservatrices ont perdu du terrain. Une majorité d'Américains soutient désormais une augmentation des impôts pour les plus riches afin d'aider les autres. Et la proportion de ceux qui souhaiteraient "un gouvernement plus fort qui offre plus de services" atteint son plus haut niveau depuis 1991.

    Tout ceci est de bon augure pour le candidat démocrate. Clinton a déjà singulièrement gauchi son discours par rapport aux thèses des "new democrats" qu'elle véhiculait ces dernières années. A sa manière, Obama a lui aussi saisi ces nouveaux équilibres. Dans un discours de fond consacré aux questions économiques, il a mis en cause les excès d'un marché insuffisamment régulé. S'en prenant explicitement aux politiques mises en oeuvre dans les années 80 et 90, sous les administrations républicaines mais aussi démocrates, il a prôné un nouveau modèle de régulation économique sur fond de critique de l'ultra-individualisme ("la vérité est que chaque Américain fait mieux lorsque tous les Américains font mieux").

    Il peut évidemment se passer bien des choses d'ici novembre. Mais l'état profond d'une société américaine traumatisée par la guerre en Irak et la récession économique favorise incontestablement l'alternance. Et si Obama, le candidat démocrate le plus à gauche depuis le malheureux George McGovern en 1972, devait succéder à Bush, le virage politique de l'Amérique serait spectaculaire.

AJOUT LE 14 AVRIL:

    Une étude de deux experts américains confirme l'évolution des équilibres idéologiques aux Etats-Unis. Si les Américains se méfient toujours du "big government", ils souhaitent un engagement public plus important et croient beaucoup moins aux réponses conservatrices.

07 avril 2008

Attaque royaliste

    Sa détermination actuelle est à la mesure de ses hésitations passées. Ségolène Royal veut désormais s'emparer du PS. Elle a compris que le contrôle du parti lui était indispensable pour conduire les socialistes "vers d'autres victoires", selon son expression fameuse du soir de la défaite présidentielle. Fourbissant ses armes, l'ancienne candidate entend bien devenir la future première secrétaire.

    Cette reconnaissance du rôle stratégique du parti - qu'on ne peut aussi facilement contourner par l'opinion qu'elle l'a longtemps espéré - ne signifie cependant pas que Royal a changé sa manière de faire de la politique. Le but de son entreprise est moins de prendre la tête d'un parti centenaire que d'en transformer radicalement la nature.

    Pour sa première étape de conquête de la rue de Solférino, la présidente de Poitou-Charentes reste fidèle aux rites de la "démocratie participative". Elle se lance dans la bataille interne avec un texte supposé recueillir l'avis des militants et sympathisants socialistes. La méthode éprouvée permet d'afficher son ouverture d'esprit et sa capacité d'écoute tout en se préservant du risque d'assumer des positions tranchées. L'ancienne candidat navigue, avec plus ou moins de brio, au coeur des contradictions de la gauche. "Les peuples du Nord doivent être protégés de la concurrence internationale sans que les peuples du Sud ne soient victimes du protectionnisme", affirme-t-elle, par exemple, avant de demander ingénument quelles "nouvelles règles" pourraient organiser ce protectionnisme sans protectionnisme...

    Ce n'est pas sur des idées claires que les royalistes entendent gagner le prochain congrès. Ils comptent plutôt sur l'aspiration au changement, vive au terme de l'émolliente ère Hollande. La vérité de leur démarche est exprimée sans fard par Gaëtan Gorce, l'un des soutiens les plus réfléchis de Royal, dans une lettre aux dirigeants socialistes. Ce "rénovateur" convaincu fait du changement du "fonctionnement" du parti un "préalable" à sa renaissance.  Il prône courageusement une présidentialisation du PS: le premier secrétaire serait élu avant le congrès indépendamment d'un texte politique; les courants disparaitraient au profit d'une "vaste consultation" de la base qui serait arbitrée on ne sait trop comment (ou plutôt si). Tout cela s'inspire à la fois des moeurs contestables de la Vème République - au moment même où il est question d'y remédier - et des pratiques encore plus douteuses du "centralisme démocratique" de culture communiste.

     Le "reconstructeur" Jean-Christophe Cambadélis a donné la réplique à Gorce en pointant tous les dangers d'un tel changement de nature du PS. Sur le fond, ces deux dirigeants sont assez proches, partisans avoués d'une mue social-démocrate du parti. Mais leur désaccord est patent en matière de pratique politique. Alors que le premier tend la main à Bertrand Delanoë et que le second appuie Ségolène Royal, c'est bien la conception même du rôle d'un parti qui devrait cristalliser le débat entre les deux camps qui se dessinent.

     On se permet ici de qualifier de "royalistes" les partisans de l'ancienne candidate même si cette dernière avait elle-même conseillé - avec succès - aux journalistes de parler de "ségolistes". Non seulement ce terme respecte le patronyme de l'intéressée, mais sa connotation n'est pas tout à fait étrangère à son projet. Ne s'agit-il pas de convertir le Parti socialiste à une sorte de monarchie participative ?

21 mars 2008

Leçon Obama

    Le soutien de Bill Richardson, seul gouverneur hispanique des Etats-Unis, à Barack Obama vient à point nommé. L'électorat "latino" est une composante stratégique du combat qui se livre au sein du parti de l'âne. Le candidat "noir" à l'investiture démocrate connaît un "momentum" délicat dans sa compétition avec Hillary Clinton suite aux polémiques créées par la révélation d'anciens propos anti-américains de son pasteur Jeremiah Wright. Les sondages ont noté un décrochage, tant par rapport à sa rivale démocrate qu'à son éventuel compétiteur final républicain.

    Mais cet appui pèsera sans doute bien moins, dans l'issue de la bataille, que le discours audacieux prononcé par Obama le 18 mars sur la question raciale. S'il doit finalement gagner, ce sera grâce à lui. S'il doit perdre, ce sera à cause de lui ! C'est dire s'il faut l'entendre ou le lire (le plus simple est d'imprimer le texte publié par le NYT) - particulièrement ceux qui, en France, sont prisonniers de la caricature d'une démocratie américaine forcément superficielle.

    Le bon accueil réservé à ce discours par nombre de commentateurs américains, qui ne préjuge nullement de son impact dans l'Amérique profonde, s'explique aisément. Pris au piège d'une controverse potentiellement fatale pour lui, Obama riposte en prenant à bras-le-corps la question du racisme. Notons,  en passant, qu'il n'en avait jamais fait un argument de vente du style: "Vous dites que je suis incompétent parce que je suis Noir" (suivez mon regard)...

    Prenant appui sur sa biographie personnelle, de métis comme chacun sait, Obama commence par assumer sans fard sa part de "négritude". Disant tout haut ce que tout le monde pense tout bas aux Etats-Unis, mais sans la démagogie instrumentale que cette expression revêt ici, le candidat potentiel à la présidence analyse ensuite de manière concrète les frustrations réciproques des Noirs et des Blancs. On est loin ici du discours "anti-raciste" aussi moraliste qu'abstrait et inefficace. Obama précise, au contraire, les multiples causes historiques, économiques et sociales des tensions raciales.

    Ces propos rassureront ceux qui, comme moi, commençaient à s'interroger sur la profondeur des convictions d'un homme qui a un peu trop joué sur son charisme. Ce discours, qui restera peut-être fameux, est marqué du sceau d'un authentique progressisme à l'américaine - c'est-à-dire mâtiné d'espérance chrétienne.

    A quand un discours comparable dans une France elle aussi travaillée par des tensions raciales qui disent encore moins leur nom qu'aux Etats-Unis ? Au mieux parle-t-on de "communautarisme" ou de rivalités "ethniques"... La classe politique vante une politique homéopathique de la "diversité". Mais ce n'est pas Rachida Dati, certes pas encore candidate à la présidence de la République (fort heureusement), que l'on imagine prononcer un discours du même type que celui d'Obama.

Ceux qui, comme moi, se passionnent pour les élections américaines (autrement plus excitantes que les municipales françaises) suivront tout particulièrement:

- La couverture très complète de Marjorie Paillon

- Le blog très éclairant du correspondant d'Europe 1 aux USA François Clemenceau.

18 mars 2008

Verdict sévère

    Le double scrutin municipal et cantonal de 2008 se solde par une très nette défaite de la majorité. Moins d'un an après ses victoires présidentielle et législative, le pouvoir est confronté au vif mécontentement de l'électorat. La dimension nationale du vote des 9 et 16 mars est incontestable. Les contextes locaux rendent assurément compte de la variété des résultats enregistrés d'une commune à l'autre. Mais lorsque tant de villes basculent de droite à gauche, avec des scores souvent impressionnants, la composante politique du verdict municipal est patente. Marseille, lot de consolation bienvenu pour une droite fort mal en point dimanche soir, ne saurait être l'arbre qui cache la forêt de la poussée socialiste.

    La défaite de Xavier Darcos à Périgueux est emblématique de cette dimension proprement politique. Le maire sortant jouissait d'une bonne réputation locale. Même président de conseil général, son adversaire ne bénéficiait pas de la même notoriété. Premier secrétaire de la fédération socialiste de Dordogne, Michel Moyrand pouvait même être caricaturé comme un homme d'appareil. Le ministre de l'Education a cependant choisi d'assumer la portée nationale du combat en invitant deux Premiers ministres (l'actuel, François Fillon, et l'ancien, Alain Juppé). A Périgueux, qui avait franchement voté Ségolène Royal en 2007, la sanction des urnes a été plus politique que locale.

    Le renouvellement municipal de cette année ne peut pas plus être présenté comme un simple rééquilibrage qui compenserait les succès de la droite en 2001. Au total, la gauche a conquis sur la droite ou sur le Modem 45 villes de plus de 30.000 habitants. Le mouvement inverse n'a concerné que 7 villes. Le solde net, pour la gauche, est positif de 38 villes. L'effet de bascule est autrement plus fort qu'il y a sept ans, où le gain net de la droite ne s'était élevé qu'à 19 villes de cette taille. On retrouve plutôt l'ampleur de la défaite subie par la gauche aux municipales de 1983 (perte nette de 35 villes).

    A l'issue du scrutin, l'opposition dirige désormais 183 villes de plus de 30.000 habitants (58,5 %). Jamais la gauche n'avait à ce point dominé le paysage communal depuis son triomphe historique de 1977. Elle écrase désormais la majorité dans les grandes cités : 25 mairies contre 12 dans les villes de plus de 100.000 habitants.

    Les élections cantonales, sur lesquelles comptait la droite pour compenser les pertes municipales attendues, ont confirmé la poussée à gauche. Celle-ci a recueilli 51 % des voix (contre 44,4 % à la droite) au second tour. L'opposition est en passe de conquérir au moins huit nouveaux départements, tandis qu'elle devrait conserver tous ceux qui semblaient menacés. Fait sans précédent, la gauche dirige désormais une nette majorité de villes, de départements et de régions.

    Le second tour a amplifié la dynamique de gauche enregistrée une semaine auparavant. Cette accentuation est d'abord à mettre au compte d'une meilleure mobilisation de l'électorat de gauche. Aux municipales, le taux d'abstention (environ 34 % des inscrits) est demeuré historiquement élevé, à peu près équivalent à ce qu'il était dans les mêmes communes au premier tour. Mais cette stabilité dissimule de fortes disparités. Là où la compétition était particulièrement serrée, un surcroît de participation a généralement été noté. Il semble avoir plutôt profité à l'opposition. Citons encore le cas de Périgueux. Le taux d'abstention a reculé de 5 points d'un tour à l'autre, tandis que la liste socialiste gagnait 5 points par rapport au score de la gauche du 9 mars. A Angers, la participation a bondi de 10 points et sans doute aidé le socialiste Jean-Claude Antonini à l'emporter de justesse malgré le refus de la LCR de le soutenir.

    Avec le recul, le Modem risque d'apparaître comme un grand perdant de ce scrutin. La courte défaite de François Bayrou à Pau, où sa progression d'un tour à l'autre égale la régression de la liste de droite, fragilise personnellement son chef. Mais c'est l'impression de confusion donnée par le Modem qui devrait être la plus lourde de conséquences. Aucune cohérence globale n'a prévalu, et l'image du parti centriste en pâtira. Ses maires sortants ont tous été réélus avec l'aide de la droite. Or ses électeurs ont plutôt penché à gauche, là où il présentait des listes autonomes au premier tour. A Caen comme à Strasbourg, les franches victoires de la gauche semblent liées à de bons reports des électeurs du Modem. La bonne tenue de Philippe Meyer dans le 5e arrondissement de Paris prouve l'existence d'un électorat situé entre l'UMP et le Parti socialiste. Mais son hétérogénéité profonde obère l'avenir du parti centriste.

    Stratégiquement, la droite s'est enfin libérée du Front national. L'extrême droite, qui aurait fait battre Jean-Claude Gaudin si elle avait pu se maintenir dans les secteurs clefs de Marseille, a perdu toute capacité de nuisance.

    A gauche, l'équation est plus complexe. Dans la cité phocéenne, l'alliance PS-Modem n'a pas été la martingale gagnante imaginée par Ségolène Royal. Là-bas aussi, les « centristes » locaux étaient très divisés. Inversement, la stratégie d'union de la gauche élargie aux Verts a généralement bien marché, tandis que la division tend à être fatale à l'opposition, comme à Calais, perdu par le PCF. La vieille règle de « discipline républicaine » sort toutefois mal en point du scrutin. A Aubervilliers, le PS a ravi une municipalité communiste grâce à l'appui de l'électorat de droite. A Montreuil aussi, l'écologiste Dominique Voynet a battu le maire apparenté PCF avec l'aide décisive des suffrages conservateurs.

    Droite et gauche risquent de mal interpréter ces élections. L'UMP est tentée de minimiser l'avertissement lancé par les Français, répétant l'erreur commise par les socialistes après les municipales de 2001. Et le PS pourrait croire que le balancier de l'alternance automatique s'est de nouveau remis en branle, réitérant son mauvais calcul après ses succès de 2004. « Errare humanum est, perseverare diabolicum ».

Article publié dans Les Echos du 18 mars 2008.

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A droite toute

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