Tout s'est joué dans la dernière ligne droite. En règle générale, l'électorat se cristallise au cours de la campagne électorale et les choix tardifs ne pèsent guère sur l'issue du scrutin. Il en est allé différemment cette fois-ci. Dominée un temps par le cas Bayrou, la morne campagne européenne n'est pas parvenue à intéresser véritablement les citoyens. Et c'est seulement dans la semaine précédant le jour du vote que leurs intentions se sont enfin précisées.
Une enquête TNS Sofres (1) réalisée le 7 juin nous apprend que 14 % des votants se sont déterminés dimanche, 6 % samedi et 24 % « au cours de la semaine ». Au total, près d'un électeur sur deux qui s'est rendu aux urnes a arrêté son vote dans les huit derniers jours. C'est le cas pour 61 % des électeurs d'Europe Ecologie contre seulement 37 % pour ceux du PS et 28 % à l'UMP. Les listes écologistes ont bel et bien été dopées par la fin de la campagne.
Deux événements ont contribué à créer la surprise d'une Europe Ecologie faisant jeu égal avec le PS et écrasant le Modem : le débat du 4 juin sur France 2 (2,4 millions de téléspectacteurs), où François Bayrou a choqué par son agressivité à l'endroit de Daniel Cohn-Bendit, et la diffusion, le lendemain sur la même chaîne, du documentaire de tonalité écologiste « Home » (8 millions de téléspectateurs). La dynamique portant Europe Ecologie était toutefois antérieure à ces deux événements médiatiques. L'enquête sur les intentions de vote TNS Sofres réalisée les 3 et 4 juin hissait déjà ces listes à 15,5 %. L'enquête confidentielle Ipsos, effectuée vendredi et samedi, enregistra ensuite les violents décrochages qui allaient caractériser le scrutin européen avec Europe Ecologie bondissant à 16,5 % des suffrages potentiels, un PS en baisse à 18 % et un Modem plongeant à 8,5 %.
Portés par une heureuse conjoncture, les écologistes ont récupéré une fraction notoire de l'électorat de centre gauche un temps séduit par le Modem et une partie de l'électorat socialiste déçu par les valses-hésitations du PS. Avec 16,3 % des suffrages exprimés, Europe Ecologie bat tous les records de ce courant politique aux élections européennes. Il faut remonter à 1989 pour retrouver un score écologiste à deux chiffres (10,6 % pour Antoine Waechter). L'unité réalisée entre des sensibilités différentes, de Daniel Cohn-Bendit à José Bové, s'est révélée payante. On aurait toutefois sans doute tort de réduire ce succès à ses dimensions conjoncturelles ou politiciennes. Si rien ne prouve que l'écologie pourra enfin être un acteur à part entière du jeu politique français, sa percée s'inscrit dans un mouvement de fond de nos sociétés.
C'est d'abord le PS qui a pâti de la vague verte. Avec 16,5 % des voix, les socialistes enregistrent leur plus mauvais score à ce type de scrutin, à l'exception de l'accident de 1994 (14,5 % pour Michel Rocard concurrencé par Bernard Tapie). La cuisante défaite du 7 juin contraste avec les succès du PS lors des municipales de l'année dernière. Comme si cette formation était devenue un parti d'élus locaux en peine de convaincre dans les scrutins de portée plus large.
L'échec est cependant peut-être plus lourd de conséquences pour le Modem. Le parti de François Bayrou voit brutalement invalidée sa stratégie de contestation systématique du pouvoir en place dans un scrutin qui est pourtant favorable aux postures protestataires. Avec 8,5 % des suffrages, le Modem retrouve presque exactement le score modeste de la centriste Simone Veil en 1989. Le recul est net par rapport à 2004 mais aussi 1999. C'est une troisième déconvenue électorale pour Bayrou après son isolement législatif de 2007 et ses insuccès municipaux de 2008. Plus grave, l'image personnelle du leader centriste sort abîmée d'une campagne où, de son propre aveu, il s'est laissé entraîner dans une « polémique excessive ».
L'incontestable victoire de l'UMP tient, elle aussi, à l'adoption d'une stratégie unitaire, ici en direction du Nouveau Centre et des ralliés de « l'ouverture ». Avec 27,9 % des suffrages, les listes de la majorité présidentielle devancent de 11 points celles du principal parti d'opposition. Un cas de figure inédit même s'il est déjà arrivé, en 1979 et 1994, que la formation au pouvoir décroche la tête au scrutin européen.
Il reste que la France qui a voté dimanche (seulement 40,7 % des inscrits) n'a pas plébiscité la droite. Avec son extrême, celle-ci ne totalise que 41,5 % des voix contre 45,4 % pour les gauches. Si l'on ajoute l'inconnue que représente la destinée des voix centristes, les prochaines échéances électorales s'annoncent très ouvertes.
(1) Enquête TNS Sofres - Logica - Radio France - France Télévisions - « Le Monde », « Le Point », 7 juin.
Article publié dans Les Echos du 9 juin 2009.
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